Réactions, questions, considérations et positionnements du Conseil administratif suite au congrès de Beyrouth, en juillet 2019, portant pour thème « Sociétés plurielles, travail social et vivre-ensemble »

 

le lettre n°43

"Nous sommes condamnés à la solidarité", nous a dit Joseph Maila(1) en conférence d’ouverture.

Nous vivons dans des sociétés dites plurielles qui exigent des modes de penser pluralistes. Pluralisme social, ouvrant à la diversité de positions et de conditions d’existence, pluralisme politique relevant d’opinions diverses et variées, pluralisme religieux, culturels, mais aussi pluralités d’être au monde qui recoupent différentes dimensions identitaires.
Face à ce pluralisme multiréférentiel ou intersectoriel, relevé comme une évidence contemporaine, les orateurs-trices nous ont décrit les multiples difficultés à vivre cela dans le quotidien, d’autant plus lorsqu’il s’agit de populations défavorisées, précarisées ou stigmatisées.
Face à l’accroissement des modes de vie différenciés et pluriels, aux niveaux sociétaux mais aussi au sein des familles, voire au sein des trajectoires individuelles, les réalités discriminatoires demeurent monnaie courante et provoquent des situations de conflit, de tension, d’injustice, apportant leur lot de violences latentes et exprimées ouvertement.

Ces éléments nous ramènent à la thèse de Sennett(2) qui considère que la société moderne affaiblit la coopération de trois manières : par l’inégalité qui crée des distances croissantes, provoque la colère et la tendance au tribalisme, c’est-à-dire à la logique du « eux contre nous » ; la précarité, notamment du travail, qui rend les contacts sociaux superficiels ou même les entrave totalement et atomise les individus et, finalement, des forces culturelles qui produisent des personnalités prédisposées à réduire leurs angoisses par l’isolement et le retrait, spécifiquement l’angoisse face aux autres différents.
Face à cette difficulté majeure d’ouverture à de nouveaux modèles de vivre-ensemble, remettant en cause ce qui a fait socle des années durant, reste la notion d’empathie humaine constitutive d’un mode de vie collectif, qui s’établit sur le principe de la co-existence. Le co nous ramenant également à la notion de pluralisme. Mais cette co-existence renferme de fait de l’incertitude, de l’impensé, de l’imprévisible. A l’échelle de sociétés, cela demande à accepter qu’un ailleurs existe qui se définit sur d’autres ou de nouvelles frontières symboliques. Il en est ainsi des revendications de la société civile constituée d’une pluralité de modes de vie qui demandent aujourd’hui à être exprimés, à être vécus, à être expérimentés, en toute liberté et transparence. Des vivre-ensemble qui se juxtaposent, qui parfois se croisent et, à d’autres moments, se distancient. L’enjeu n’est plus seulement de co-exister mais de vivre ensemble tout en gardant ses spécificités, tout en participant à une cause commune qui est peut-être paradoxalement celle de la légitimité de la diversité. L’unité dans la pluralité, proposait Joseph Maila en titre de conférence du congrès. Comment sortir des clivages qui nous questionnent sur notre être au monde. C’est peut-être en premier lieu en se côtoyant, en vivant ensemble, en mangeant ensemble, en travaillant ensemble, en s’amusant ensemble, nous dit Fadia Kiwan(3). C’est peut-être le chemin de l’expérience commune qui ouvrirait des pistes de découverte, menant à la construction de nouveaux paradigmes du rapport à soi et au monde ? C’est alors non pas par la rhétorique ou par le déclaratif que s’ouvrent de nouveaux univers, mais aussi et surtout par l’expérientiel, par les micro-évènements qui nous apportent des sensations, des ressentis positifs ou négatifs. Une expérience qui nous porte au travers de situations délicates vers une solidarité constitutive de la confiance qui s’est établie entre collègues, entre voisins, entre communautés religieuses.

Vers quoi nous conduisent ces considérations autant philosophiques que pratiques ? A briser nos considérations binaires. A donner la parole à ceux qui ne la prennent pas ou plus. A penser les solidarités au-delà des textes. A mettre le faire et l’expérientiel au centre des relations. A décloisonner notre compréhension du monde. A prendre part et à partager nos responsabilités. A revoir nos identités plurielles, à considérer celle d’autrui comme une occasion de connaissance et donc d’enrichissement. A passer du sentiment de peur ou de risque à celui d’ouverture à la surprise et à la sensibilité aux autres. A s’émanciper dans ce qui fait processus de changement, de transformation. A passer de l’habitude à l’actualité, de l’indifférence à la reconnaissance, de l’hostilité à l’hospitalité. Un vrai challenge porteur d’ouverture et mieux-être pour toutes et tous, c’est ce que relevèrent les membres de la table ronde du mercredi matin(4) .

Texte validé par le CA de l'AIFRIS le 24.09.20120

 

1 - Professeur de géopolitique et de relations internationales et directeur du programme de médiation à l'institut de recherche et d'enseignement sur la négociation (IRENE) à l'ESSEC (École supérieure des sciences économiques et commerciales - France)

2 - Sennett, R. Ensemble, Pour une éthique de la coopération, Paris, Albin Michel, 2014.

3 - Directrice générale de l'organisation de la femme arabe (OFA - Caire) professeure de sciences politiques et directrice honoraire de l'institut des sciences politiques à l'USJ - Liban

4 - Membres de la table ronde du 2 juillet 2019

 

 

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