Dans le premier numéro de l’année, il est coutumier de commencer par les vœux et c’est bien volontiers que je souscris à cette plaisante tradition. Aussi, chères lectrices et chers lecteurs, je vous souhaite à toutes et tous, ainsi qu’à vos proches, une année 2026 lumineuse, riche en belles rencontres et stimulantes expériences.

Célébrer l’avènement de jours nouveaux dans un contexte international anxiogène tient presque du grand écart. Tandis que s’accumulent à l’échelle mondiale les crises sociales, sanitaires, économiques et politiques, sur fond de réchauffement climatique, nous assistons désormais à l’essor d’un mouvement idéologique d’ampleur planétaire. Porteur de relents mortifères, celui-ci s’attaque frontalement aux droits humains, aux valeurs émancipatrices et égalitaires, ainsi qu’aux fondements mêmes de la démocratie et du travail social.

La nouvelle année s’annonce éprouvante et nous laisse toutes et tous quelque peu sonné·es. Refusons pourtant de nous enfermer dans l’indignation stérile ou de céder à des illusions trompeuses. Opposons à la plainte, l’élan du collectif et trinquons à la santé, à la solidarité, à l’entraide et aux liens durables qui unissent les membres de l’AIFRIS. Refusons les discours de haine en continuant à nous positionner de manière positive et créative par nos actes, en militant quotidiennement en faveur d’une éthique de la relation qui défend une humanité partagée fondée sur la dignité de toutes et tous.

Comme le propose le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, construisons ensemble un pluriel du monde, celui des peuples, des cultures, des langues, des histoires, etc. Cet éloge de la pluralité est aux fondements même du projet associatif de l’AIFRIS qui se veut transnational et transculturel, transition qui me permet d’orienter le projecteur sur nos projets, ceux qui sont venus clôturer l’année 2025 et ceux qui sont en phase de préparation pour les périodes à venir.

Retour sur un événement marquant

Comme annoncé, le colloque de Dakar a bien eu lieu, durant les journées du 2-3 et 4 décembre 2025, permettant de rassembler des participant·es de nombreux pays francophones des différents continents autour du thème de l’interculturalité et de la migration.

A entendre les retours positifs des participant·es et aussi de nos partenaires de l’université Cheikh Anta Diop, de l’ONG Graines et de l’Ecole Nationale de Travail Social Spécialisé, il convient de saluer la réussite de l’événement. Bénéficiant de la tradition d’accueil et d’hospitalité sénégalaise, la fameuse Teranga, les échanges entre participant·es étaient particulièrement nourris et chaleureux durant le colloque où la question de l’interculturalité a été débattue, mais aussi réellement vécue entre toutes et tous et cela dans le plus grand respect de la diversité, qu’il s’agisse des origines, de la culture, du genre, de l’âge, etc.

Par ailleurs, les contributions, ainsi que les débats et échanges qui ont suivis, n’ont pas été qu’une suite de réflexions juxtaposées mais davantage un entre-tissage de différentes réalités du monde. Faire l’expérience de l’interculturalité n’est pas chose aisée, mais constitue une vivifiante leçon de vie qui permet de dépasser les positions d’égocentrisme et d’ethnocentrisme pour nous inviter, comme le suggère Patrick Chamoiseau, écrivain français originaire de la Martinique, à une éthique de l’altérité afin que la rencontre devienne le désir imaginant du monde.

Le plaisir de la rencontre et les rires étaient au rendez-vous à Dakar, mais l’embarras l’était également. L’embarras, comme le souligne Erving Goffman, se situe à l’articulation du personnel et du structurel et survient généralement lors d’interactions de face à face qui ne répondent pas aux codes de communication habituels.

Si l’on suit les anthropologues, l’interculturel ne concerne pas uniquement les appartenances liées à la nation et la région, mais englobe l’ensemble des appartenances, comme la religion, le genre, la génération, le groupe social, etc. On le voit, les occasions de ressentir de l’embarras peuvent être multiples et se jouent parfois au sein d’un même groupe : les jeunes de la campagne qui vont étudier en ville se sentent rapidement déphasés par rapport à leurs proches restés au village.

En accordant place au sensible, l’embarras permet de repérer et penser les décalages qui surviennent au-delà des mots lors des rencontres interpersonnelles. Je l’ai parfois ressenti à Dakar face aux nombreux étudiant·es présent·es lors des journées du colloque, situation m’amenant à questionner ma positon d’homme blanc, occidental, intellectuel et urbain. Quand on parle croisement des savoirs, la question n’est pas anodine car elle met en exergue les jeux de pouvoir entre interlocuteur·rices. A Dakar, le fait culturel s’est aussi signalé à moi de manière insidieuse. Comme à chaque fois que je reviens en Afrique de l’Ouest, je dois me rappeler l’importance accordée au temps présent, au temps vécu de la rencontre, plutôt qu’au temps chronologique, celui des calendriers et des montres qui gouvernent mon quotidien. Cette différence, qui impacte l’organisation des journées et des projets peut étonner, voire agacer. Avec recul, j’y trouve aussi une façon vivifiante de mettre entre parenthèses mes repères habituels, calés sur les codes en usage en Europe et en Amérique du Nord.

Durant le colloque, l’expérience liée au croisement des cultures était doublée de l’expérience inhérente au croisement des différents savoirs ; savoirs issus de la recherche, de l’enseignement, de l’intervention sociale et de l’expérience de vie.

Comme à chaque événement, l’occasion nous a été donnée de constater la richesse que présente le brassage des savoirs, surtout quand une place est accordée aux savoirs locaux. Il me revient ici en mémoire l’exposé entendu à Pikine, localité qui jouxte Dakar, où nous ont accueilli nos collègues de l’ONG Graines. Une intervenante locale, active dans un collectif de femmes, nous a fait part des jeunes qui partent à l’aventure sur l’Océan pour gagner d’autres contrées. Ses réflexions nous ont ouvert sur une autre perspective que celle que présentent les chercheur·es. Il n’était plus question d’une cartographie surplombante d’un problème socioéconomique et géopolitique, mais d’une réflexion vivante, d’une personne directement affectée par la situation et qui s’évertue jour après jour à trouver des parades avec les autres mères de familles concernées. Pouvoir se rendre à Dakar et entendre de vive voix de telles réflexions a favorisé un réel déplacement de la pensée en ouvrant des brèches qui mettent en perspective des réalités insoupçonnées et bouleversantes. Plus que cela, cette expérience nous a rappelé que la parole et les savoirs, sous-tendus par les inégalités épistémologiques et testimoniales, ne donnent pas seulement à voir et entendre la réalité ; ils la construisent et la modélisent.

Le projet du prochain congrès

Depuis les informations communiquées dans le précédent numéro de la Lettre de l’AIFRIS, les contacts établis avec M. Ahmed Belkadi et ses collègues de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université Ibn Zohr à Agadir se poursuivent et sont en bon chemin.

Premier point à préciser : des sociologues œuvrant au sein de la faculté susmentionnée se sont joint·es à la dernière réunion du CSP et font maintenant partie du comité d’écriture qui va s’atteler à l’élaboration de l’argumentaire du prochain congrès. La rédaction de l’argumentaire devrait s’achever vers le début juin pour que le document puisse ensuite être avalisé par les membres du CSP et être diffusé dès septembre 2026 avec l’appel à contribution du futur congrès qui se tiendra en tout début juillet 2027.

Second point à préciser : Une délégation de 3 membres du CA (François Gillet, Jean-Yves Boullet et Francis Loser) va rencontrer M. Belkadi et ses collègues à Agadir les 30 et 31 mars prochains. Cette rencontre offrira l’occasion de discuter de l’organisation du congrès, de son financement et des modalités pratiques en termes de transport et de logement.

Le renouvellement du Conseil d’Administration de l’AIFRIS

Lors de la dernière AG du 21 janvier dernier, l’ordre du jour était principalement consacré au renouvellement des membres de l’AG et du nouveau CA pour la période 2026-2027.

Il convient de remercier les membres du CA qui ont accepté de poursuivre leur engagement en faveur de la gouvernance de l’AIFRIS. A noter qu’ils et elles seront rejoint·es par trois nouvelles arrivantes, Julie Tremblay de l’ACQFRIS, Valérie Desommer de l’ABFRIS et Valentine Prouvez pour le CSP.

Quand de nouvelles forces nous arrivent, d’autres nous quittent. Relevons ici le départ d’Aline Bingen qui se retire du CA après plusieurs années d’engagement indéfectible. Elle a rejoint le CA de l’AIFRIS à l’occasion de la préparation du congrès de Bruxelles, qui s’est tenu en juillet 2022, et s’est fortement investie depuis lors en assumant notamment la fonction de trésorière durant le dernier mandat (février 2024 à janvier 2026). Il faut saluer ici l’important travail mené par Aline pour repenser le modèle économique de l’AIFRIS afin de favoriser un accès plus équitable entre congressistes des différentes régions du monde. Grand merci à elle !

En vous remerciant pour votre attention, je vous adresse mes messages et me réjouis de vous retrouver au fil des séances et des événements de l’année.

 

Francis Loser

Pour la co-présidence de l’AIFRIS