"que faut-il savoir pour agir"
Année : 2013
Thème : Du savoir-faire au savoir-y-faire, étude de la métis des Grecs.
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
MERLIN Sophie (France)
Résumé :
Notre démarche de compréhension de la pratique du travailleur social nous conduit à faire travailler la question suivante « que faut-il savoir pour agir ? ». Ce travail s'élabore à partir de descriptions de situations et à partir d'une revue de la littérature. Au cours de ces lectures, nous avons repéré que des auteurs issus de champs théoriques et pratiques différents en référaient à l' idée de la métis pour caractériser un certain type de faire. Nous avons fait une lecture approfondi de l'ouvrage de référence de M. Détienne et J.P. Vernant, Les ruses de l'intelligence, la métis des Grecs, lecture enrichie par F. Jullien, Le détours et l'accès, stratégie de sens en Chine et en Grèce.
Nous souhaitons montrer qu'aborder la pratique du professionnel à partir de ce qu'enseigne la métis, permet de poser la question des savoirs non en terme de contenus de savoirs mais en terme de rapport(s) de ce professionnel à l'égard des savoirs.
Selon cette conception, le sujet de l'action, comme être à métis, n'est pas celui qui est dépositaire d'un savoir ou d'un savoir-faire, mais est celui qui « sait y faire ». Le « y » désignant l'espace, un écart entre le praticien, l'autre (objet de la transformation) et la transformation visée. Cet écart est aussi, nous le verrons, une forme de lien. Depuis cet écart, il peut conjecturer un itinéraire conduisant au changement. Le savoir conjoncturel est le produit de deux opérations, « cheminer » et « lier », qui définissent le mode opératoire de l'être à métis. Par elles, les êtres à métis reconnaissent les obstacles, lisent les signes et établissent des repères de manière à jeter une passerelle entre le visible et l'invisible (Detienne, Vernant, pp.272-273.)
Nous exposerons ces deux opérations pour montrer que l'efficacité du savoir conjecturel procède de l'intégration des limites de l'action dans son élaboration même. En opérant une triangulation à partir des obstacles et des signes présents, le sujet détermine sa position par rapport à l'autre, en référence à un point fixe, repéré comme étant pertinent par rapport au but visé. Ce point se donne à voir comme déjà là, le sujet lui reconnait une position d'antériorité. Vient ici la notion d'institué, comme ce qui préexiste et qui prévaut à ce qui survient. Ces points, signes auxquels se rapportent le sujet de l'action, sont les savoirs institués (connaissances scientifiques et techniques, normes, us et coutumes). L'être à métis tire son savoir du jeu des rapports qu'il fabrique entre lui, l'autre et les savoirs institués. Le rapport est la reconnaissance de l'écart par une mise en mots de l'écart (ou en chiffre quand il s'agit de déterminer la position d'un navire par rapport aux étoiles), c'est l'établissement d' une mesure des écarts en vue de maintenir l'écart. Ce faisant, il établit un espace particulier propice au changement, le repère (Détienne, Vernant). Le repère fait office d' institution des écarts. Il procède, nous semble-t-il en poursuivant notre réflexion, d'une intelligence de l'anomalie (Canguilhem) ou d'une esthétique de l'existence (Foucault).
Le modèle qui sous-tend cette conception de l'action est celui d'un monde oblique (Détienne, Vernant) dans lequel l'écart est source d'effet, à l'inverse, le logos dont le propos est de serrer au plus près son objet et cherche à faire connaître, la métis préserve l'écart avec l'autre pour faire se réaliser (Jullien, 1995). L'écart comme moyen d'action, vise à inciter, il est un cheminement qui enjoint l'autre au cheminement. Ce qui fait la rigueur de la métis « n'est pas entre le particulier et le général, mais entre l'énoncé et son occasion » (Jullien, 1995). Cela signifie pour l'être à métis se conformer à l'autre, non au logos, sans excès ni défaut. L'effectivité ne revient pas, comme Aristote l'entend, à un sujet-agent qui « veut, vise, entreprend », mais au fruit issu du processus qui lie adaptation du sujet de l'action à la transformation de l'autre (Jullien, 2009).
Mots clés :
Épistémologie, Connaissances, Changement, rapport(s) aux savoirs
← Retour à la liste des articles