Critique du développement durable : pour une conscience sociale rafraîchie et rajeunie

Année : 2010

Thème : Avec les crises qui se succèdent, nous savons avec certitude que la logique économique ne peut plus régir à elle seule le développement, et qu’il nous faudra revenir à un développement durable centré sur la satisfaction des besoins. Or, comment y intégrer une conscience sociale rafraîchie qui œuvre à un développement social renouvelé, où mille projets y convergent en gardant l’avenir ouvert ?

Type : Autre

Auteur(s) :

ERNST Patrick (Suisse) – patrickernst@bluewin.ch

Résumé :

Depuis les années 80, la notion de gouvernance a fait son apparition dans le champ du politique, au point de s’imposer depuis une dizaine d’années comme la perspective de refondation du politique, et qui plus est, comme la solution à un développement durable. Cependant, on conviendra assez aisément que cette perspective de refondation sévit à un moment où les crises économiques se succèdent et mettent à mal la capacité des sociétés à juguler les effets profondément déstabilisateurs et asociaux du capitalisme. En fait, chaque crise vient confirmer la nécessité d’une nouvelle gouvernance sans voir qu’en procédant ainsi elle masque son réel objectif : internaliser les problèmes sociaux dans ses modalités opérationnelles, sans rien changer à certaines des causes les plus gênantes de la structure économique actuelle.
La logique de cette nouvelle articulation politique éveille aujourd’hui une orientation politique qui a l'air de prolonger au XXIe siècle des tendances historiques déjà présentes au XXe siècle, ou dans les sociétés industrielles du XIXe siècle, quant au projet d’une croissance continue œuvrant à la «satisfaction des besoins», du «bien-être» et du «bonheur» de tous ; alors qu’au contraire, comme l'évoque Eric Hobsbawm dans L'âge des extrêmes à propos du XXe siècle, aucun des problèmes majeurs dont il a hérité du XIXe siècle n'a été résolu! Ils restent plus que jamais, comme nous l'apprend Michel Freitag dans son œuvre maîtresse Dialectique et société, jusqu’au dernier ouvrage publié de son vivant, L’impasse de la globalisation, des problèmes que nous héritons entièrement aujourd’hui; seulement en ayant un siècle plus tard largement changé de figure mais non pas de nature et dont l'ampleur s'est immensément accrue plutôt que réduite avec les chocs successifs que nous impose sans fin la globalisation. Il y a aujourd’hui une mutation profonde de l'économie, dont le développement contemporain d’une croissance soutenue participe d'un économisme irréductible au projet moderne d’un développement durable. Ce faisant, le nouvel interventionnisme social en vue de la généralisation du bonheur que promet aujourd’hui la gouvernance naturalise en fait comme le montre Jean Maisondieu dans La fabrique des exclus une exclusion qui s’installe à demeure, contre laquelle nous ne luttons plus, mais faisons avec, comme un aléa normal de la vie en société. La nouvelle norme de cet utilitarisme social amplifie plus que jamais à l’intérieur des sociétés postindustrielles un développement qui a déjà coûté au XIXe un accroissement de l’injustice, de la misère, de l’exploitation et de la destruction des solidarités sociales, et ceci, comme l’affirme Michel Freitag, à une échelle beaucoup plus vaste que toutes les misères d’antan. Au point que comme le confirme Franck Fischbach dans son Manifeste pour une philosophie sociale, la «question sociale» qu’on prétendait encore résoudre au XIXe siècle est désormais un espoir qu’il n’est plus possible de nourrir.
La question que j’aimerais dès lors soulever est de savoir comment y intégrer une conscience sociale rafraîchie et rajeunie. Je m’appuierai pour faire cette démonstration sur ce qu’Alain Touraine dans son dernier livre Après la crise appelle un besoin urgent d’analyses générales, étant donné que les analyses les plus proches de la conjoncture ne nous proposent pas de résultats assez solides pour nous orienter. Aussi, plutôt que de céder trop rapidement aux nouvelles formes d’institutionnalisation de la question sociale générée par la politique de la gouvernance, il y a peut-être une autre manière de revenir sur cette longue histoire du développement social, en montrant que l’accès de notre être au monde, aux autres et à soi dépend de mille chemins clivés et fondamentalement conflictuels qui s’interpénètrent et forment en permanence notre liberté ; si tant est que nous voulions encore voir cet immanence de la politique dans un social renouvelé et d’une vie accomplie pour le plus grand nombre.

Mots clés :

Crise économique, Développement durable, Conscientisation

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