Résistance stratégique des travailleurs sociaux dans le champ des services à domicile au Nouveau-Brunswick (Canada)
Année : 2014
Thème : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
THERIAULT Luc (Canada) – luct@unb.ca
Résumé :
Au Canada, comme dans l’ensemble des pays développés, le vieillissement de la population présente des défis sociaux considérables. Pour la pratique du travail social, cela se traduit par une nécessaire réorientation de l’intervention sociale qui traditionnellement était très centrée sur les services de protection de l'enfance et qui doit maintenant se préoccuper plus activement des besoins des personnes âgées. Un des types d’intervention dont sont responsables les travailleurs sociaux au Nouveau-Brunswick est l’évaluation et la gestion de cas pour les services de soutien à domicile pour les personnes âgées. Le Nouveau-Brunswick est une petite province située sur la côte atlantique du Canada. Environ le tiers de sa population (753,000 personnes au total) est francophone et le Nouveau-Brunswick est la seule province canadienne officiellement bilingue. Sa population est plus âgée que la moyenne canadienne et les dépenses per capita de la province pour les services à domicile sont parmi les plus élevées au pays malgré que l’économie locale (basée sur l’extraction des ressources naturelles et le tourisme) se porte mal depuis des décennies. Dans le cadre d'une vaste étude, nous avons mené deux groupes de discussion avec onze travailleurs sociaux (sept anglophones et quatre francophones) impliqués dans l'évaluation et la gestion de cas pour des services de soutien à domicile pour les personnes âgées au Nouveau-Brunswick. Ces travailleurs sociaux (très majoritairement des femmes) provenaient des quatre coins de la province. Parmi nos principaux résultats de recherche, nous constatons d’une part que les travailleurs sociaux rencontrés se plaignent d’un manque d’autonomie professionnelle. Ce manque d’autonomie décisionnelle a d’ailleurs contribué à la grande difficulté que nous avons éprouvée dans le recrutement de travailleurs sociaux pour notre étude. Plusieurs ont refusé de participer en invoquant la crainte de répercussions potentiels de la part de l’employeur, et ce, même si cet employeur (le Ministère du Développement Social) était un partenaire qui appuyait officiellement notre démarche de recherche sans pour autant l’influencer. D’autre part les participants à l’étude ont le sentiment d'être perçus comme des travailleurs sociaux de «deuxième classe» par leurs pairs ainsi que par l’administration provinciale. Ce sentiment ne provient pas entièrement de leur imagination puisqu’en fonction de la convention collective (contrat de travail) ils sont payés 4.8% de moins que leurs collègues travailleurs sociaux œuvrant dans le domaine de la protection de la jeunesse. Pour bien faire leur travail dans ce contexte de faible pouvoir et de manque de reconnaissance, les travailleurs sociaux adoptent des stratégies de résistance qui consistent souvent à contourner en catimini certains aspects de la règlementation au bénéfice de leurs clients. Il s’agit donc de stratégies «alternatives» permettant de travailler dans le cadre des règlements contraignants tout en servant le mieux possible des personnes âgées dans le besoin. L'utilisation de ces stratégies exige que ces travailleurs sociaux participent à un «travail social déviant positif», selon l’expression de Carey & Foster (2011). Nous soutenons que des avantages pourraient être obtenus si le système était moins bureaucratique et plus centré sur les besoins des clients plutôt que sur la réglementation. Pour les travailleurs sociaux, cela signifierait que les décisions prises actuellement de façon secrète en faveur des clients seraient prises ouvertement dans le cadre d’une discrétion professionnelle qui est généralement accordée aux autres professionnels dans le champ des services de santé et de bien-être. Cependant on ne retrouve pas présentement un contexte institutionnel qui permettrait à ces travailleurs sociaux de revendiquer ouvertement des changements aux politiques qui régissent la pratique de l’évaluation et de la gestion de cas pour les personnes âgées.
Mots clés :
Service de proximité, Travail social international, Professionnalisation, Axe 2
← Retour à la liste des articles