Le savoir-faire des modérateurs des bus nocturnes genevois
Année : 2014
Thème : comment assurer la sécurité par de la convivialité ?
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
STROUMZA Kim (Suisse) – kim.stroumza@hesge.ch
MEZZENA Sylvie (Suisse) – sylvie.mezzena@hesge.ch
KRUMMENACHER Laetitia (Suisse) – laetitia.krummenacher@gmail.com
Résumé :
Les modérateurs ont pour mission d’assurer une présence sécurisante pour les personnes qui utilisent les vendredi et samedi nuits les transports nocturnes genevois. Cette pratique de modération est nouvelle (depuis 1995 à Genève) et se développe aujourd’hui à côté d’autres pratiques également émergentes : les correspondants de nuit, les médiateurs dans les bus scolaires, … tout un ensemble de pratiques qui ont en commun de se dérouler dans des interstices temporels, spatiaux ou organisationnels de la société, et dont la reconnaissance et la spécificité sont encore peu assurés. L’association Noctambus dont les membres sont les communes desservies par ces bus nocturnes, nous a mandaté pour une recherche visant à modéliser le savoir-faire de ses professionnels sous la forme d’une plateforme web. Celle-ci sert à la fois d’outil de reconnaissance pour le métier (la modération) et de développement professionnel pour les modérateurs.
Notre démarche de recherche s’inscrit en analyse de l’activité, et considère l’intervention sociale comme répondant à des problèmes dont elle hérite (de Jonckheere, 2010), et qui sont définis en dehors de son champ (politique, psychiatrie, …). Le savoir-faire des professionnels consiste à enquêter en cours d’activité pour construire pas à pas une manière de faire tenir ensemble les différentes forces agissantes dans son environnement (Mezzena, 2014). Cette manière de les faire tenir ensemble redéfinit également ces forces. C’est in fine la mission qui est redéfinie, les problèmes hérités qui sont redéfinis de sorte que les professionnels augmentent leur pouvoir d’agir (Stroumza & al, 2014).
Ce savoir-faire n’étant ni visible, ni dicible, ni inférable directement des observations (Friedrich, sous-presse), tout un dispositif méthodologique est nécessaire pour le reconstruire. Notre dispositif de recherche comporte des films d’activité réelle, des autoconfrontations (commentaires des professionnels lorsqu’ils visionnent le film de leur propre activité, ou de celle d’un collègue), des notes d’observations ainsi qu’un processus de modélisation visant à faire tenir ensemble ces données hétérogènes et à rendre visibles les relations entre ces données. La participation des professionnels est ainsi rendue nécessaire d’un point de vue scientifique (même s’il ne s’agit pas pour autant d’un processus de co-analyse, Clot & al, 2000).
Notre modélisation montre comment les modérateurs construisent le problème auquel s’adresse leur intervention comme étant celui d’une manière d’habiter un espace collectif, et ce sans rendre les jeunes responsables de leur vulnérabilité, et sans individualiser les problèmes. L’absence de garants des lieux dans les espaces publics, l’aspect impersonnel de ces espaces est conçu comme résultant d’un fonctionnement de la société qui crée des interstices (temporels, spatiaux, organisationnels) (Rauché, 2002). Il s’agit dans cette optique fondamentalement pour les modérateurs de créer dans les bus un territoire habité, commun.
Nous montrerons ainsi comment, concrètement, lors de l’entrée des jeunes dans le bus ou ensuite le long du trajet, les professionnels agissent en s’appuyant sur de la convivialité ainsi que sur la participation des jeunes. D’une éventuelle menace ou d’un risque, les jeunes deviennent ainsi des ressources. Cette manière de travailler, la modération, évite par là les difficultés bien identifiées d’une sécurité qui serait totalement déléguée aux professionnels (Rauché, 2002). Mais elle évite également que les jeunes privatisent cet espace ou agissent en justiciers sans reconnaître qu’il y a un garant des lieux.
C’est la construction d’un territoire commun, ouvert, habité et aux tensions viables qui se trouve alors au cœur du savoir-faire de la modération, et depuis lequel les professionnels redéfinissent de manière créative leur mission en se distinguant ainsi d’une manière d’assurer la sécurité qui rime avec peur, impassibilité et rappel des règles.
Mots clés :
Citoyenneté, Ville, Société civile, intervention
← Retour à la liste des articles