Au-delà des injonctions, un autre paradigme de l'insertion
Année : 2014
Thème : Focus sur les pratiques alternatives d'une mesure pour les jeunes
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
MAILLARD Julie (Suisse) – j.maillard@pouvoirdagir.ch
Résumé :
En Suisse, la question de l’insertion est problématisée dans les années 90 dans un contexte de crise de l’emploi, de précarisation des conditions de travail et de hausse du niveau d’accès à la formation. Elle s’est progressivement institutionnalisée en lien avec l’augmentation corrélative des jeunes à l’aide sociale et la nécessité politique d’aménager des mesures sensées pallier cette problématique.
La notion d’insertion est socialement construite et participe d’une certaine vision du monde au même titre que les politiques, les discours et les pratiques d’insertion (Dubar, 2001, Guyennot, 1998). Ainsi, la plupart des mesures d’insertion pour les jeunes prônent des logiques d’activation et de mobilisation individuelle, une rhétorique du « projet » et un accompagnement individuel de type « coaching » visant la production d’un individu flexible et autonome dans une perspective d’adaptabilité à l’emploi, vecteur incontournable d’insertion (Mauger, 2001, Plomb, 2005).
La mesure à laquelle j’ai choisi de m’intéresser s’éloigne radicalement de ce type d’injonctions sociétales et institutionnelles, tant dans la conception de l’insertion que dans ses pratiques.
Deux entretiens de groupe, l’un avec les animateurs, l’autre avec les jeunes m’ont permis d’analyser ces conceptions et surtout les impacts de ces pratiques alternatives à l'aune des modèles normatifs en vigueur et des modèles théoriques sur lesquels elles se fondent.
L’insertion envisagée par les animateurs indépendamment de la norme de l’emploi remet en question un paradigme sociétal qui ne permet pas l’intégration de chacun (Bergier, 2000, Châtel&Soulet, 2001). Dans l’espace observé, elle permet de déstigmatiser les jeunes, de désindividualiser les problèmes, d’éviter une analyse en terme de déficits tout en encourageant une prise en compte globale des personnes et l’investissement dans divers champs de la vie sociale.
Cette vision non-normative permet d’encourager le développement d’un pouvoir d’agir dans une perspective d’auto-détermination et non dans une perspective d’adaptabilité à un cadre normatif (Jouffray, 2004). La préoccupation émancipatrice est au centre de l’approche. Le rôle d’ « advocacy » face aux institutions auxquelles les jeunes sont confrontés, le travail de conscientisation autour des enjeux de leurs situations et le soutien engagé à des aspirations originales encouragent une prise de pouvoir et une affirmation progressive des jeunes dans leur singularité. Un accueil libre dans un espace ouvert de type communautaire, un accompagnement différencié, une participation volontaire, sans contraintes et horaires: l’ensemble du cadre d’intervention est réfléchi dans l’objectif de favoriser l’expérimentation d’un pouvoir d’agir individuel et collectif.
Dans un contexte de fragilité identitaire et de dévalorisation (De Gaulejac, 1994), le sentiment de liberté, de non-contrôle, de reconnaissance de ses capacité de choix et d’action apparaissent comme centraux tant dans l’adhésion des jeunes que dans le déploiement de leurs ressources et leur engagement dans une démarche positive et solide d’insertion. En parallèle, la multiplicité des ressources sociales et relationnelles à laquelle ils peuvent faire appel librement réactivent des créativités individuelles.
L’approche étudiée correspond à l’affirmation d’un tout autre paradigme de l’insertion. Elle se heurte par ailleurs et évidemment à des limites institutionnelles, structurelles, sociétales, ce qui nécessite des stratégies d’équilibristes de la part des acteurs.
Mon travail a eu pour intention de mettre en valeur cette autre manière d’envisager l’insertion qui réaffirme la primauté du lien, réhabilite les fondements d’un travail social émancipateur et réinvente des formes de créativité dans un champ de l’insertion qui tend plutôt à l’uniformisation des modes de pensée et de travail (Autès, 1998). Il permet de réfléchir à la viabilité d’un projet alternatif au sein d’un système de valeurs dominant.
Mots clés :
Insertion, Action alternative, Acteurs
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