L'art de la délibération éthique: nouvelles perspectives
Année : 2015
Thème : Analyse d'expérience : d'intervention, de formation, de recherche...
Type : Analyse d'expérience : d'intervention, de formation, de recherche...
Auteur(s) :
GUISSARD Michel (Belgique) – mi.guissard@gmail.com
Résumé :
Dans une société néolibérale gouvernée par le tout à l’économie et à la finance, où les situations de précarité augmentent dans une proportion sans commune mesure avec les moyens pour y remédier ou les pallier, le travail social, plus que jamais sans doute, oscille entre assistance et action sociales, contrôle et émancipation, principe d’égalité et considération pour les différences, moralité du juste et moralité du bien...
Que faire lorsque, dans une association d’aide pour personnes réfugiées, aucune solution de dépannage n’est trouvée pour une famille qui risque dès lors de devoir dormir dans la rue par un froid glacial ? Dans une association ayant pour mission la « prévention sociale », quelles informations des travailleurs sociaux de rue peuvent-ils transmettre à leur supérieur hiérarchique, sachant que celui-ci a des comptes à rendre à l’autorité communale (= municipale) chargée de la sécurité ? Comment réagir face à un mari qui déboule dans un centre d’alphabétisation pour sommer sa femme de rentrer à la maison parce qu’il a découvert qu’un homme était présent à l’activité à laquelle son épouse participait ?... C’est ce type de situations que des intervenants sociaux ou des étudiants en travail social relatent dans le cadre de cours de déontologie que je donne en formation initiale ou continue. Lorsqu’elles sont discutées, mises en débat, elles génèrent des prises de position parfois mesurées, souvent épidermiques. La tension peut monter entre les relativistes d’un côté et les universalistes de l’autre, entre ceux qui défendent des points de vue assurés et les plus dubitatifs, entre les partisans d’une morale de conviction, qui brandissent des fondamentaux du travail social, et les défenseurs d’une éthique de responsabilité, plus pragmatiques.
Pour penser ces paradoxes, pour nourrir la réflexion et agir dans le sens du « préférable », il est nécessaire de ne pas se contenter de « bon sens » et de mettre en place un mode de discussion collectif par lequel une situation-problème renfermant des enjeux de valeurs est analysée rationnellement, en vue de prendre une décision la plus appropriée possible.
Je proposerai une manière de construire la délibération éthique en réservant, aux côtés de l’éthique, une place de choix à la morale. Celle-ci ne sera pas appréhendée désavantageusement comme elle l’est souvent aujourd’hui (cf., par exemple, D. Depenne (2012 : 21) qui la définit comme un ensemble d'obligations concrètes auxquelles on ne peut déroger, et qui ne souffre aucune contradiction) ; mais elle sera considérée comme un ensemble de normes auxquelles on se réfère, dans un double mouvement, objectif et subjectif. La délibération consistera à dialectiser éthique et morale, sur la base entre autres d’une révision de la « petite éthique » de Paul Ricoeur menée par... Ricoeur par lui-même (2001).
Par ailleurs, la délibération éthique prendra aussi appui sur l’éthique reconstructive de Jean-Marc Ferry (1996 ; 2012) qui s’ouvre dans un premier temps aux histoires, aux lectures, aux valeurs singulières, puis les décentre grâce à des démarches interprétatives, les structure en recourant à des normes valables pour tous, avant de viser une reconnaissance réciproque.
Par ce mode de cheminement discursif, les travailleurs sociaux devraient être plus à même d’affiner leur art de penser, et, avec les personnes concernées par leurs interventions professionnelles, de prendre des décisions allant dans le sens des aspirations de ces personnes et de la collectivité.
Mots clés :
Éthique et déontologie, Norme, Responsabilité, morale
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