La fonction de pair·e praticien·ne en santé mentale : une activation fragile et solidaire des liens sociaux.
Année : 2016
Thème : La formation de pair·e praticien·ne en santé mentale est au cœur du développement d'une pratique d'intervention dont la fragilité traduit à la fois la difficulté et l'intérêt d'un travail qui interpelle tant les patients que les soignants des systèmes de soins psychiatriques.
Type : Analyse d'expérience : d'intervention, de formation, de recherche...
Auteur(s) :
Favez Michel (Suisse) – michel.favez@eesp.ch
PRATS Viviane (Suisse) – viviane.prats@eesp.ch
Résumé :
La Haute école en travail social et de la santé de Lausanne propose une formation de pair·e praticien en santé mentale.
Cette formation, organisée en étroit lien avec des partenaires associatifs du champ de la santé mentale aboutit à une certification formelle. Celle-ci permet à ces étudiants, qui sont tous d’anciens patients ayant eu un recours souvent prolongé aux services psychiatriques, souvent hospitaliers, de développer une nouvelle fonction, en cours de professionnalisation. L’association Re-Pairs, qui soutient et vise à développer le pairage en Suisse romande définit l’activité de pair·e de la manière suivante : « Dans les soins, le pair praticien peut s’appuyer sur son expérience pour accompagner et soutenir les usagers (...) informer les proches, orienter les pratiques des équipes soignantes en leur apportant un regard différent ou servir d’interface entre usagers, proches et soignants. »
Cette formation permet à des personnes ayant vécu l’expérience de la fragilité psychique de s’inscrire dans des postes de travail qui s’ouvrent progressivement en Suisse romande. La position des pair·e·s n’est pas simple sur le terrain, entre des équipes acquises à ce nouveau partenariat et celles qui sont moins enclines à reconnaître ces nouvelles fonctions. La position des patients hospitalisés, qui peuvent juger inégalement l’implication d’ex-patients dans le fonctionnement de lieux de soin, est un des exemples des difficultés concrètes rencontrées.
Cette approche témoigne de l’importance prise, dans le canton de Vaud par exemple, par l’approche dite du « rétablissement ».
Si chacun s’accorde à valoriser cette évolution, différents signes trahissent aussi la persistance de résistances dans le corps social et dans les lieux professionnels : les patients psychiatriques demeurent mal armés pour trouver une place dans le marché du travail ; les équipes de soin doivent faire une place à ces nouveaux venus qui les interrogent sur la place faite aux soignants, dans un contexte de durcissement des conditions de travail.
Par ailleurs, l’évolution des politiques sociales en Suisse va stimuler une sortie du plus grand nombre possibles de patients psychiques de leur statut de handicapés. Une suspicion quant à la légitimité du statut de « handicapé psychique » est aussi perceptible. Des prises de positions d’acteurs de l’économie ou de politiques proposant une lecture du handicap psychique en termes d’ « indigents valides », c’est à dire sans handicap identifiable de manière visible (Castel 1995) vont se développer, proposant par exemple la suppression de soutiens financiers « pour les moins de trente ans » (Union patronale Suisse, 2016). L’impact de ces mises en cause est parfois très douloureux à vivre, notamment chez des personnes dont les difficultés de socialisation sont importantes et à long terme.
Dans ce contexte qui évolue de manière incertaine, la place du Pair est difficile à tenir.
Trouver leur place passe à la fois par la création d’un espace propre et à la fois par la ce-création d’un espace de socialisation social, culturel, à proprement parler transitionnel (Winniccott 1975) qui n’a de sens que si patients et soignants, dans une certaine mesure aussi proches et professionnels du réseau croient pouvoir donner du sens à une réalité en devenir et peuvent l’investir. Au centre de la posture de Pair, nous allons trouver une profession de foi solidaire : envers des patients dont ils ont connu les difficultés ; dont ils partagent encore certaines réalités. C’est tout autant une déclaration de solidarité adressée et tissée avec des soignants, qui doivent assumer un cadre de soin dont le caractère thérapeutique n’est jamais garanti.
Devenir Pair·e constitue une entreprise foncièrement fragile et intime mais qui devient hautement significative dans les liens qu’elle permet de retisser dans et hors le champ spécifique de la santé mentale.
Mots clés :
Usager, Transfert des connaissances, Solidarité
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