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Le rôle d’une écoute en travail social dans le vivre ensemble : les apprentissages de l'altérité.

Année : 2018

Thème : Les enjeux liées à l'écoute d'une parole qualifiée de délirante dans l'exercice du travail social.

Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...

Auteur(s) :

Galbrun Frédérick (Canada) – fgalbrun@hotmail.com

Résumé :

La pensée d’une société plurielle porte en son cœur la notion d’altérité; de la figure de l’Autre qui, à chacun de ses passages, laisse une marque sur la surface hétérogène de l’identité. La question se pose dès lors sur la façon dont cette marque est appréhendée et la façon dont nous interpellons l’autre dans sa qualité de Sujet, mais aussi, malheureusement, dans son statut d’objet. À une époque où les pratiques du travail social sont infusées de données probantes et d’une « épistémologie du visible », nous avons préféré tourner le regard sur une pratique silencieuse, invisible, mais fondamentale à son exercice. <br />La question de l’écoute traverse l’exercice du travail du social, mais, étrangement, reste peu explorée même si elle est au cœur du rapport à l’autre. On arriverait même à concevoir l’écoute comme un exercice d’écoute active, subordonné à un faire (Bourgon et Gusew, 2007). Toutefois, selon Karsz (2011), une « simple écoute » en travail social serait un oxymore, une formule contradictoire, il s’agirait plutôt d’une activité complexe nécessitant un apprentissage. De plus, au-delà de sa conception usuelle en tant qu’activité cognitive soutenue par une intention (Barthes, 1982), l’écoute serait non seulement exercée par un sujet, mais servirait aussi à le constituer (Purdy, 2010). Ainsi, pour certains chercheurs, l’écoute serait en fait modelée par son appréhension; par les discours intériorisés (ou les pensées préalables) qui président à la sélection d’un objet à notre attention (Bodie et al, 2008 ; Bonnet, 2012).<br />À partir de cette conception constructiviste de l’écoute, nous nous sommes intéressés à l’écoute des travailleuses sociales, dans l’exercice du travail social clinique en santé mentale, particulièrement lorsque confrontées à un discours qualifié de délirant. Malgré les différentes avancées psychiatriques, il demeure que ce serait encore à travers les paroles d’un individu qu’on reconnaîtrait sa folie (Foucault, 1971). Ainsi, en ciblant cette situation d’écoute qui, par une parole qualifiée de délirante, met en scène une des figures majeures de l’altérité (Joseph, 1989), divers enjeux liés à la pratique du travail social peuvent émerger. Plus particulièrement, l’évaluation de la dangerosité d’un individu délirant illumine les tensions idéologiques vécues à même les fondements du travail social. <br />Dans le cadre d’une maîtrise en travail social, nous avons entrepris une recherche qualitative auprès de travailleuses sociales québécoises d’expression francophone, interagissant (ou ayant interagi) avec une clientèle qui présente des troubles mentaux. Notre objectif était d’explorer le type d’écoute offerte par ces travailleuses sociales et comment cette écoute se manifeste dans un contexte où la parole rencontrée est, d’emblée ou préalablement, qualifiée de délirante. À la lumière de nos résultats, nous avons découvert que lorsque confrontées à ce genre de discours, les travailleuses sociales développent une forme d’écoute complexe qui leur permet de naviguer à l’intérieur de différentes postures éthiques et idéologiques en santé mentale. Une écoute modulée par différents référents théoriques, mais aussi par des valeurs et des préjugés.<br />En prenant en considération l’impact d’une parole qualifiée de délirante sur les différents niveaux d’écoute rencontrés, nous proposons la conceptualisation, suggérée par Foucault (2009), d’une « écoute hétérotopique », qui serait un corps éthique à inventer. Un corps, mais aussi un espace d’hospitalité à l’intérieur de soi-même, qui permettrait de soigner en laissant advenir la singularité des mondes inconnus issus de la rencontre de l’altérité. De plus, de par sa nature complexe et multiforme, nous suggérons que l’intégration d’activités d’apprentissage de l’écoute dans un parcours académique ou dans les milieux de pratiques pourrait permettre aux futurs travailleurs sociaux de démontrer plus de liberté dans leurs rôles et approfondir leurs compétences.

Mots clés :

Savoir-faire, Santé mentale, Vivre ensemble, Idéologie

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