L'impossible médiation : gentrification et prostitution
Année : 2019
Thème : Une étude de cas en région bruxelloise (Belgique)
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
MAES Renaud (Belgique) – rmaes@ulb.ac.be
Résumé :
Les politiques de développement urbain inscrites sous la bannière de la "mixité sociale", de la "mixité fonctionnelle" et de la "regénération" des quartiers impliquent concrètement, dans de nombreux centres urbains européens, un phénomène de "gentrification" (Van Crienkingen, 2014). L'arrivée de nouveaux publics aux capitaux sociaux, économiques et culturels plus élevés amènent évidemment des reconfigurations profondes et, dans les quartiers où existe une prostitution de rue, ces reconfigurations peuvent se traduire par des tensions nouvelles ou réactivées entre habitant.e.s et prostitué.e.s (Hubbard et al., 2007). Dans ce cadre, le travail social d'accompagnement des personnes prostituées peut se trouver confronté à de nouvelles difficultés : accusé par certains de faciliter l'activité prostitutionnelle au détriment des riverains, le travailleur social peut a contrario devenir suspect de collaboration avec les services chargés de limiter voire de réduire à néant les "nuisances" (réelles ou supposées) et perdre par là l'accès aux personnes qu'il accompagne.<br />Notre communication est fondée sur un corpus de 24 entretiens recueillis depuis 2016 auprès de personnes prostituées d'un quartier du centre Bruxelles en cours de gentrification, d'enregistrements de 14 séances d'un groupe de discussion mensuelle avec une dizaine de personnes prostituées du même quartier et d'une analyse en groupe regroupant 4 nouveaux habitants et 4 prostitué.e.s menée entre septembre 2017 et juin 2018.<br />Dans un premier temps, nous "plantons le décor" en indiquant les spécificités de notre terrain, de la législation belge relative à la prostitution, des possibilités de travail social et des dispositifs existants au niveau du quartier considéré, ainsi qu'en précisant notre posture par rapport à la question de l'activité prostitutionnelle. Il nous semble crucial d'insister sur le fait que nous nous plaçons résolument dans une optique compréhensive et que nous nous refusons à prendre position dans le débat "moral", posé généralement a priori, opposant "abolitionnisme" (ou "néo-abolitionnisme"), "réglementarisme" (ou "néo-réglementarisme") et prohibition - débat qui ne résiste pas à l'examen attentif des terrains (Van Haecht 2002).<br />Dans un second temps, nous abordons la question du rapport au quartier, à l'usage de l'espace urbain, au maillage des liens sociaux qui le caractérisent. En particulier, nous interrogeons la pertinence du clivage catégoriel entre "habitants" et "prostitué.e.s" et discutons de la pertinence d'une analyse sociodémographique fondée sur les concepts de liens forts et liens faibles tirés de l'analyse structurale des réseaux sociaux (Granovetter, 1973) pour décrire les interrelations entre les groupes sociaux du quartier.<br />Dans un troisième temps, nous arrivons au coeur de notre propos, qui concerne la place du travailleur social chargé de l'accompagnement des personnes prostituées dans ce quartier. En "plongeant" dans notre corpus et en utilisant notamment des "miettes de discours" et une "sociologie en miroir" permettant de confronter les discours récoltés, nous discutons des représentations qu'ont les différents groupes décrits dans la deuxième partie du travail social vis-à-vis des personnes prostituées et des mécanismes par lesquels ces représentations naissent, interagissent et évoluent. Sur cette base, nous interrogeons la marge de manœuvre dont dispose réellement le travailleur social dans sa pratique de terrain, en nous appuyant sur le modèle théorique de la "triple disjonction du travail social" - disjonction des moyens d'action, disjonction interindividuelle, disjonction des missions (Maes & Sylin, 2019).<br />Nous concluons par un quatrième temps, qui vise à remettre cette analyse extrêmement localisée dans un contexte plus large, à en identifier les caractéristiques transposables à d'autres grandes villes européennes, et à ouvrir une série de pistes de recherche sur les lieux de prostitutions.
Mots clés :
Vivre ensemble, Quartier, Politique de la ville, Prostitutions
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