Les politiques de prévention et d’intervention contre le (sur)endettement juvénile : de nouvelles formes « douces » de gouvernement des conduites économiques pour favoriser le vivre-ensemble ?

Année : 2019

Thème : (axe 3: élaboration et mise en oeuvre des politiques publiques)

Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...

Auteur(s) :

SCALAMBRIN Laure (Suisse) – laure.scalambrin@eesp.ch
CSUPOR Isabelle (Suisse) – isabelle.csupor@hetsl.ch
DELAY Christophe (Suisse) – christophe.delay@eesp.ch

Résumé :

Depuis le début des années 2000, l’expansion des services financiers a généré au sein des pays membres de l’OCDE une préoccupation croissante à propos des compétences financières de leurs citoyens jugées insuffisantes (OECD 2014). En Suisse également, le (sur)endettement est devenu une forte préoccupation sociale et politique: plusieurs objets parlementaires sur ce thème ont été déposés durant la dernière décennie. Des mesures de prévention et de lutte ont été mises en place ciblant en particulier les jeunes. Parmi elles, l’éducation financière figure comme une nouvelle forme d’intervention «douce» visant à les éduquer, par des cours collectifs, à la gestion de l’argent. À l’instar de l’accompagnement individualisé des ménages endettés, elle s’inscrit dans des formes renouvelées de gouvernement des conduites économiques des pauvres (Dubuisson-Quellier 2016) où l’accent aux droits sociaux constitue une des composantes de l’activité professionnelle. Se distinguant du paternalisme financier qui prévalait au début du 20e siècle, les travailleurs sociaux et travailleuses sociales (TS) y bannissent la moralisation au profit du calcul et de l’épargne, cherchant à faire réfléchir les jeunes sur leurs propres conduites économiques (Lazarus 2016). Il ne s’agit plus de les culpabiliser quant à leurs pratiques économiques «déviantes» (p.ex. les addictions aux marques, Le Breton 2008), mais de les rendre réflexifs sur les effets collectifs de leurs actions individuelles. En les responsabilisant et en les informant davantage «des externalités négatives de certains de leurs actes» (Dubuissons-Quellier 2016: 32), les jeunes seraient ainsi plus à même d’adopter des conduites favorables au maintien du bien commun et du «vivre-ensemble» (Paugam 2015). Un vivre-ensemble interprété ici comme la construction d’une forme de citoyenneté financière des jeunes productive et responsable.<br />À partir d’une enquête qualitative (entretiens avec 18 jeunes peu qualifiés et 7 TS de dispositifs d’insertion, 6 observations d’ateliers collectifs d’éducation financière), l’objectif de cette communication est de mieux comprendre les outils utilisés par les TS en Suisse romande pour informer, faire prendre conscience (responsabiliser) et orienter les pratiques économiques juvéniles, et, à quelles conditions des jeunes en situation de (sur)endettement et inscrits en mesures d’insertion appliquent les conseils financiers et modifient leurs dispositions économiques. Les études portant sur les relations entre ménages endettés et TS ont montré les représentations parfois stigmatisantes que ces derniers en ont; les normes socialement situées qu’ils défendent. Les usagers, se sentant fortement incompétents, appliquent les préceptes professionnels au prix d’un contrôle permanent (Perrin-Hérédia 2013). Le sentiment d’adhésion que les TS et leurs outils suscitent, le caractère jugé nécessaire de «changer sa façon de faire» conduisent à l’application des conseils (Lazarus 2016). Cette dernière dépend aussi des prédispositions à écouter les messages: les usages de l’argent s’inscrivent dans les transitions à l’âge adulte. Certains événements de vie (départ du foyer, mise en couple) constituent des épreuves conduisant les jeunes à expérimenter l’argent (Henchoz et al. 2015) et à infléchir leurs dispositions économiques (Lazuech 2012). Nous mobilisons l’approche dispositionnelle qui postule que les comportements économiques sont le produit d’un travail de socialisation d’instances primaires et secondaires – incluant le travail social – générant chez les individus des dispositions (Zelizer 2006). Il s’agira de montrer: 1) le poids des discours des TS dans l’intériorisation des dispositions juvéniles réflexives (Lahire 1998 ; Coutant 2005), 2) la manière dont l’usage de l’écrit exigé par les institutions fonctionne comme instrument de prise de conscience des comportements (Darmon 2010) amenant les jeunes à un contrôle de soi afin de contenir la force de leurs dispositions économiques.<br />

Mots clés :

Politique publique, Citoyenneté, Consommation responsable

← Retour à la liste des articles