Pluralité et mixité des vécus : une richesse individuelle et collective face à la précarité

Année : 2019

Thème : Témoignage de terrain d’une pratique d’intervention visant la construction d’un vivre-ensemble dans un Service d’Accueil de Jour à Bruxelles, à travers la création d’un réseau d’échanges de services entre accueillis.

Type : Analyse d'expérience : d'intervention, de formation, de recherche...

Auteur(s) :

ALBERT FANNY (Belgique) – fanny.albr@gmail.com

Résumé :

Dans le Service d’Accueil de jour bruxellois Restojet, bien que destiné à des personnes en situation de précarité, l’accueil est inconditionnel (Restojet, 2016). Chaque jour, échangent à une même table une personne sans-abri, une retraitée isolée, un jeune en recherche d’emploi et un ouvrier voisin. Cette philosophie d’accueil témoigne d’une volonté rare d’inclusion sociale. Mais pour nous, travailleurs sociaux, il nous est alors souvent difficile de répondre à cette inévitable diversité de besoins qu’engendrent ces inégalités socio-économiques ou culturelles variées.<br /><br />Avec ce projet, notre volonté a été de tenter de faire de cette mixité un atout pour l’accompagnement psycho-éducatif : penser un accompagnement individuel passant par le collectif, où les vécus des uns répondaient aux besoins des autres. Les accorderies, qui « développe[nt], par l’échange de services et la coopération, les conditions d’une amélioration réelle, et au quotidien, de la qualité de vie de tous ses membres [en renforçant] les solidarités entre personnes d’âges, de classes sociales, de nationalités et de sexes différents » (L’accorderie, n.d.) nous ont alors intéressés. L’idée était de valoriser et partager les savoirs expérientiels (Le Bossé, 2016) des uns qui, à travers les services qu'ils proposaient, devenaient une richesse pour les autres. <br /><br />A l’automne 2017, une dizaine d’accueillis se sont réunis pour discuter des possibilités et modalités de création du réseau. Cherchant un « cadre favorable à l’expression de la participation » (Luyts et al., 2014), nous souhaitions un fonctionnement démocratique construit par et pour les participants. C’est pourquoi ce réseau s’est peu à peu construit au travers d’échanges entre notre équipe et les accueillis, et notamment lors de cette réunion. Cet espace de partage a permis échange et communication. Nous cherchions collectivement à accorder les envies et doutes de chacun afin que le réseau corresponde à tous. Cette réunion permettait par ailleurs à certaines personnes exclues du groupe, du fait d’assuétudes ou de différences culturelles, d’être reconnues légitimes à participer. Construire un projet commun malgré ces incompréhensions, voire rejets, laissait espérer plus de rencontre et donc de cohésion dans le groupe.<br /><br />Nous voulions créer une « réserve de ressources individuelles » (L’accorderie, n.d), recenser les savoirs et ressources des volontaires. Pour cela, un temps individuel avec la personne permettait au travailleur social de lui proposer considération pour son vécu, ses valeurs, et compétences Une accorderie se base sur la pluralité des singularités de ses membres. Proposer une « appréhension intégrative » (Le Bossé, 2016, p21) de chacun, l’accueillir pour ses ressources et non ses besoins, permettait une singularisation positive de la personne, tout en créant une appartenance au groupe (Pourtois et Desmet, 2011) à travers le réseau d’échanges. Ainsi, chacun voyait son identité propre valorisée et reconnue nécessaire à celle du groupe car complémentaire à celle des autres, évitant alors le repli identitaire.<br /><br />Contre l’isolement social, Restojet se veut « lieu de lien » (Restojet, 2016, p8). Ce réseau visait la multiplication des échanges sans que la personne n’ait la responsabilité du cadre d’entrée en relation. Face au sentiment d’impuissance que peut générer la précarité (Vandecasteele et Lefèbvre, 2006), le bénéficiaire devient « aidé aidant » (Hébert, 2014, p77), acteur dans l'accompagnement d’un autre, ayant la possibilité d’un nouveau rôle social. Ici, l’éducateur n’est pas la ressource manquante à la personne. Il travaille en amont avec elle pour identifier son obstacle et ses ressources personnelles et structurelles disponibles, puis l’aide à identifier la ressource manquante et la personne susceptible de l’aider (Le Bossé, 2016). Cette recherche d’une « économie sociale et solidaire » (L’accorderie, n.d) locale voulait favoriser l’autonomie et le pouvoir d’agir de ces personnes précarisées, marginalisées.<br /><br />Ce réseau d’échanges de services travaillait donc à la précarité matérielle mais aussi aux sentiments en découlant. Pour Furtos (2009), la précarité implique souvent une perte de confiance en Soi, en l’Autre et en l’Avenir, conduisant souvent à nourrir l’isolement social de la personne. L’explication des détails de ce projet présentera comment la valorisation des savoirs des uns a pu inciter ouverture à l’Autre, à ses différences et besoins, dans une perspective de construction collective de richesses et solutions alternatives partagées. Nous défendrons comment cette réponse aux inégalités vécues par notre public a pu nourrir les aspects individuels et collectifs du vivre-ensemble.

Mots clés :

Economie sociale et solidaire, Lien social, Autonomie, Savoirs expérientiels

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