En dedans et au-dehors : l’ambivalence des établissements fermés pour mineurs
Année : 2019
Thème : Analyse d'expérience : d'intervention, de formation, de recherche...
Type : Analyse d'expérience : d'intervention, de formation, de recherche...
Auteur(s) :
FARCY-CALLON LéO (France) – leo.farcycallon@gmail.com
Résumé :
Cette communication présente les résultats d’une enquête ethnographique menée au sein de deux institutions sociojudiciaires françaises : un Centre éducatif fermé (CEF) et un Établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM). À partir de plusieurs niveaux de collecte de données (consultation des dossiers, observations et entretiens), cette recherche propose de saisir l’institution « en acte » en portant une attention particulière à la dimension informelle des pratiques et des organisations. Plus largement, nous proposons d’observer le quotidien des établissements et les interactions en place pour saisir les idéologies et les morales sous-jacentes à l’intervention sociopénale et saisir le sens de l’enfermement des mineurs.<br />Un ensemble de nouvelles institutions fermées pour les mineurs ont vu le jour au cours des 20 dernières années dans le paysage juridique français. Alors que nous observons une privatisation et une diversification des institutions fermées, les formes du confinement changent. Des études sociologiques récentes témoignent de l'émergence d'une nouvelle idéologie de l’enfermement propre aux institutions pour mineurs qui se résumerait sous les termes de la « contrainte éducative » (Lenzi, Milburn, 2015, Sallée, 2016). Les réponses de l’institution paraissent ambivalentes : coercitives, d’une part, et protectrices, d’autre part. En effet, ces populations sont simultanément considérées comme « dangereuses » et « en danger » (Milburn, 2009). Cette observation a été faite pour la France (Sallée, 2016) mais aussi pour la plupart des pays européens (Bailleau, Cartuyvels, 2007). De plus, ces lieux d’enfermement proposent une prise en charge éducative sous contrainte reposant sur des logiques paradoxales. En effet, ils sont à la fois fermés et ouverts, sécurisés et humanisés, visant à éloigner les mineurs de leur milieu tout en travaillant sur leur environnement, etc. Cette conférence propose d’analyser ces institutions au prisme de ces ambivalences.<br />Le premier rôle de la privation de liberté est l'isolement du corps de la société ; "Il est soumis à des exigences spécifiques de séparation, d'organisation de la sécurité, de contrôle et de visibilité des détenus" (Chamond, 2014). Les établissements fermés pour mineur jouent ce rôle de coercition. Ils sont sécurisés, les mineurs y sont contrôlés et surveillés. La contrainte au cœur de l’intervention, par un contrôle des corps et par une emprise plus symbolique s’exerçant sur les mineurs. Cette emprise peut exister par tout un ensemble de pratiques : imposition d’une temporalité stricte, absence d’espace et de temps privés, dépouillement identitaire …<br />Dans le même temps, nous avons observé une tendance à l'ouverture et à l'humanisation des institutions fermées, principalement par la rénovation des espaces, l'accès aux droits, l'individualisation et l'intervention extra-muros. Ce constat s’observe tout d’abord par une injonction aux collaborations hors les murs. D’autre part, la manière dont l’enfermement est rythmé et jalonné par l’extérieur. Le dehors rythme et structure l’enfermement, comme a pu le montrer Gilles Chantraine dans son analyse des trajectoires des personnes recluses (Chantraine, 2004). Enfin, une tendance à « sortir de l’institution » en créant des espaces annexes, où l’institution n’est plus incarnée en tant que telle.<br />Ces derniers principes d’ouverture et d’humanisation sont appliqués pour tenter de réduire la contrainte et impliquer les mineurs dans leur détention et leur parcours judiciaire. À cette fin, l'individualisation de la détention, l'autonomie et la responsabilisation des mineurs sont au centre des interventions. Cependant, les résultats de notre enquête montrent comment ce processus d'humanisation ne réduit pas nécessairement la coercition, et peut même créer une nouvelle forme de contrôle opérant extramuros, sur les esprits, les biographies et les trajectoires des sujets (Comfort, 2003).
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