Pinocchio ou la question du départ
Année : 2019
Thème : Coordonnées du passage à l’acte violent des jeunes dits radicalisés
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
GARCIA Gilles (France) – gilles.garcia@etsup.com
Résumé :
Le conte de Pinocchio nous permet d’interroger la question du père qui illustre sous forme d’initiation les épreuves de la réalité pour devenir un garçon conjointement à la reconnaissance paternelle. Le contexte flottant de cette reconnaissance qui s’accorde aujourd’hui avec l’autonomisation attendue des jeunes peut paraître général mais nous le mettons en perspective avec le dire des jeunes tant dans le travail thérapeutique avec les bénéficiaires de l’Aide Sociale à l’Enfance que dans celui de l’observation de mineurs de la Projection Judicaire de la Jeunesse placés en alternative à l’incarcération.<br />L’urgence du départ qui a pu caractériser en nombre conséquent des jeunes français s’inscrit dans un fait de structure de l’adolescence. En outre, cet acte précipité circonscrit un lieu de départ qu’il nous paraît important d’interroger car il concerne également ceux qui ne sont pas partis réellement. Les entretiens réalisés auprès de ces mineurs constituent notre terrain, ils ont été arrêtés notamment pour leur activité numérique qui, sur le plan juridique, relève soit du délictuel soit du criminel. A partir d’une situation, nous présenterons en quoi la méthodologie de l’observation tente d’expliciter les intentions issues d’un espace virtuel et d’interroger la potentialité d’un acte à venir. Notre démarche compréhensive, quant à elle, interroge l’usage de concepts philosophique et psychanalytique comme indicateurs existentiels et outils d’analyse de la pratique avec les enfants et leurs familles.<br /><br />Œil de pin, bois de chauffe doué de la parole, Pinocchio (Collodi, 1883) conte la « course-pour-la-mort », la séduction des liens adulte/enfant et une forme de fraternité dans l’ânerie qui nous intéresse particulièrement chez ces jeunes en partance. Il s’agit de traiter du passage à l’acte violent chez l’adolescent à partir du phénomène de ladite radicalisation en interrogeant, de prime abord, les mécanismes contribuant au départ psychique et/ou réel de « nos jeunes » dans un contexte politique qui se condenserait dans « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ! » . Partir pour où ? Pour le combat : en Syrie hijra… Pour ma vraie patrie : Israël alya… Douce mort pour la patrie, mais laquelle ?<br />Nous remarquons les effets ravageurs d’un appel ambigu à l’amour corrélé avec la question problématique de l’identité, soit la « conviction vécue d’être dans une impasse subjectale » (Guiton, 2016) dans le passage à l’acte de partir. En ce sens le repli identitaire s’articule avec la clinique de l’identification. D’une certaine manière, les recruteurs de ces candidats potentiels au départ réinterrogent la théorie de la séduction dans un espace – telegram – crypté que nous équivalons avec l’espace encadré propre à l’angoisse (Lacan, 2004). Or la psychanalyse inscrit le passage à l’acte dans le cadre de l’angoisse et c’est donc ce système de coordonnées qu’il s’agit de déplier. Soit au préalable, la constitution d’une enclave d’intimité, un lieu d’où l’on peut partir, et d’où rien ne peut se dire mais seulement s’agir. Ce déplacement du Heim vient découper un chez-soi antérieur. Si j’y suis là-bas c’est au moins la double conséquence d’une exclusion imaginaire et d’un désir puissant d’en découdre avec l’étranger. Un désir affranchi qui joue contre l’angoisse d’exclusion et qui se condense dans le ressentiment ou l’offense de ne pas avoir de place.<br />Enfin, le passage constitue également une forme de conversion – à la fois le « retour à l’origine » et l’idée de « renaissance » (Hadot, 2002) – des jeunes qui répondent à un appel. D’où vient cet appel sauvage ? de l’intérieur ou de l’extérieur ? Autrement dit n’est-ce pas un père qui appelle certains jeunes à quitter leur lieu quand il ne les dévore pas, si tant est que ce dernier ait été suffisamment bon et accueillant pour qu’il fonctionne comme un chez-soi. Cette déconnaissance à l’égard des siens n’est pas seulement l’épiphénomène d’un échec familial mais surtout la marque d’un acte réussi d’en être enfin… et ce pour un temps relativement court. Il faut donc s’attarder sur leur façon de vivre leur vie pour qu’elle en vaille la peine. Une vie avant la mort ! « Certains ont besoin d’un autre projet. Consommer, ça génère de l’ennui aussi, on dirait qu’on est déjà mort » (Thompson, 2016).<br />
Mots clés :
Traitement social, Individualisation des problèmes sociaux, Approche globale, Démarche clinique
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