LE VIVRE-ENSEMBLE OU LE FAIRE-ENSEMBLE ?

Année : 2019

Thème : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...

Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...

Auteur(s) :

PERRIER Michel (France) – perriermichel91@hotmail.com

Résumé :

LE VIVRE-ENSEMBLE OU LE FAIRE-ENSEMBLE ?<br /><br />La substantivation d’un groupe de verbe et adverbe est une tendance actuelle forte, qui semble traduire ce qui relèverait de l’évidence : le vivre-ensemble existe bel et bien. Il serait aujourd’hui menacé par l’individualisme ou l’affaiblissement du lien social. Or, si les gens ont toujours vécu ensemble, le vivre-ensemble n’a jamais existé. Il a toujours existé des façons particulières de vivre-ensemble (par ex les esclaves ou les domestiques vivaient avec leurs maîtres, de même les espaces sociaux ont toujours été fragmentés entre classes). La question serait de savoir qui veut vivre et avec qui : les riches avec les pauvres ? Les blancs avec les non-blancs ? Les hommes avec les femmes ? <br />Nous avons là trois obstacles majeurs au vivre-ensemble, qui sont trois formes de domination spécifiques : de classe, de race, de genre. Si l’on ne doit pas les prioriser mais les penser ensemble, je propose de se focaliser sur la domination de race, qui a durablement modelé l’aspect du monde (colonisations et décolonisations, exploitation des pays pauvres) et continue de produire des effets délétères (problématiques migratoires, replis identitaires, ségrégations). <br />En Europe, le vivre-ensemble est revendiqué par les mouvements identitaires qui accusent les étrangers de communautarisme : vivre ensemble oui, mais entre semblables. Il est revendiqué aussi par les mouvements progressistes et les travailleurs sociaux pour lutter contre la xénophobie ou le délitement du lien social. Les revendications identitaires à l’œuvre dans de nombreux pays semblent exprimer le refus de l’uniformisation du monde sous la mondialisation néolibérale, autant que le fantasme d’une invasion des pays riches par les pauvres issus de l’immigration. Face à un système qui détruit les appartenances collectives, atomise les individus, valorise la concurrence, affaiblit les collectifs et crée de la « superfluité », certains se referment sur ce qui paraît les rassembler, favorisant les replis identitaires et la fermeture. Si l’identité permet de nous définir, elle est aussi ce qui essentialise les différences. Car le racisme n’est pas le simple rejet de la différence, il en est l’essentialisation et la hiérarchisation. Il doit donc être pensé comme système de domination, qui puise ses racines dans les grandes conquêtes européennes du 16e siècle et théorisé en Europe au 18e. <br />La racialisation des populations ne se porte plus désormais sur le plan biologique, elle s’est déportée sur le plan culturel. Mais une culture ne définit pas une identité. Les cultures doivent être pensées comme des ressources à exploiter, toujours plurielles, disponibles et non exclusives. Dire que les cultures et les façons de vivre sont plurielles est une donnée de base, et l’on doit reconnaître l’enchevêtrement de ces cultures comme celui des peuples : rien ne nous est fondamentalement étranger. Plutôt que le vivre-ensemble, terme ambigu, pourquoi ne prônerait-on pas le « faire-ensemble » ? <br />Achille Mbembe écrit que ce qui nous est commun « est le sentiment ou encore le désir d’être, chacun en soi, des êtres humains à part entière. Ce désir de plénitude en humanité est quelque chose que nous partageons tous ». Chacun apporte ses ressources, son génie et sa singularité, il nous faut le faire dans une perspective d’acceptation et de partage. Proclamer sa différence peut être un moment dans le projet plus vaste d’habiter un monde commun, ce n’est pas une finalité.<br />L’instauration d’un projet émancipateur suppose d’instaurer de nouvelles manières d’être et de penser, penser contre (les opinions dominantes, les préjugés, tout ce qui divise), ne pas cantonner l’éthique à une simple imprécation (le « droit à la différence » ou l’acceptation de l’autre en tant qu’il pense la même que nous), et remanier notre façon « d’habiter » nos situations (accepter l’événement ou la rencontre, la possibilité d’une rupture dans le continuum de l’existence).<br />

Mots clés :


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