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Les conditions du « parler vrai » quand on vit de la prostitution

Année : 2021

Thème : réflexions à partir d’une démarche de recherche et d’intervention sociologique

Type : Analyse d'expérience : d'intervention, de formation, de recherche...

Auteur(s) :

DAMHUIS lotte (Belgique) – lotte.damhuis@fdss.be
MAISIN charlotte (Belgique) – charlotte.maisin@fdss.be

Résumé :

La méthode d’analyse en groupe© (Van Camenhoudt et al, 2005) est un outil de recherche et d’intervention sociologique qui consiste à réunir sur plusieurs jours un groupe de personnes concernées par une même problématique afin d’en produire une analyse collective. Les participant∙e∙s proposent des récits de situations vécues personnellement et, en suivant des principes et procédures spécifiques et cadrées, ils se prêtent à l’exercice de l’interprétation en croisant des points de vue et regards qui peuvent diverger.<br />Cette méthode a été mobilisée dans le cadre d’une recherche-action en cours (2019-2022) portant sur les mécanismes sociaux de (non-)accès aux droits des personnes qui pratiquent une activité prostitutionnelle. Deux groupes ont été invités à participer au dispositif, avec l’aide de services sociaux généralistes qui s’adressent spécifiquement à ce public.<br />La communication propose de rendre compte en quoi et jusqu’où cette démarche permet l’expression et la construction d’une parole politique par des publics généralement éloignés des arènes de débats qui portent sur la gestion publique de la prostitution et sur les mécanismes et processus qui entravent leur accès aux droits communs (revenu, santé, logement, etc.).<br />Cette mise à l’écart de la parole des travailleur∙se∙s du sexe est vécue, par les personnes concernées, comme une non-reconnaissance de leur vécu et de leur expertise et comme une exclusion, de par leur activité, à la société et ses institutions. Elle participe par ailleurs à occulter, au sein des débats et des mesures politiques, les difficultés qu’éprouvent ces personnes dans leur accès aux droits et participe à réduire la complexité du phénomène de lutte contre les inégalités.<br />Si on peut postuler que la prise en compte de la voix des personnes prostituées serait bénéfique sur ces deux enjeux, les conditions de son expression se posent toutefois de façon spécifique. En effet, celles-ci sont généralement appréhendées au prisme d’une « réduction identitaire » (McAll, 2017) qui joue sur la façon dont leur parole est reçue, dans une multitude d’arènes. Considérées comme des « victimes » ou comme des « putains », le « parler vrai » (Chaumont, 2003) à propos des conditions d’exercice de l’activité ou des difficultés qu’iels rencontrent (en matière de parentalité, de logement, de santé physique et mentale, de revenus, etc) s’en trouve compliqué. Pour ne pas donner de l’eau au moulin des stigmatisations associées à l’activité et en subir les conséquences, il faut par exemple se raconter comme étant une excellente mère, minimiser les souffrances inhérentes au métier ou, plus simplement, le taire.<br />Les services sociaux qui s’adressent spécifiquement à ce public prennent le contre-pied de ces mécanismes, en cultivant une posture d’accueil, d’écoute et d’accompagnement qui affecte l’activité prostitutionnelle à « sa juste place ». En reconnaissant à la fois les spécificités qu’elle exige en termes d’accompagnement (suivi médical particulier, intégration du stigmate dans les relations avec les agents de l’Etat, vigilance pour les violences et les situations d’abus, etc.), il s’agit aussi de faire place à l’expression et à la prise en charge d’autres demandes.<br />Cette juste place a aussi été cultivée par les chercheuses dans la mise en œuvre du dispositif MAG, qui a porté sur les difficultés d’accès aux droits, qu’elles soient ou non directement liées à l’activité prostitutionnelle.<br />En croisant l’analyse du dispositif MAG avec les pratiques d’accompagnement de ces services, nous rendrons compte de la façon dont le postulat de « normalité » de la prostitution facilite les conditions d’expression d’un parler vrai et permet d’amorcer un geste politique visant à changer les termes habituels des débats qui entourent la prostitution, pour avancer vers un meilleur accès aux droits.<br />

Mots clés :

Secteur social, Espace démocratique, prostitution

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