Entendre la parole des usagers et usagères pour pouvoir la prendre en compte lors de l’intervention professionnelle. Quand la prise en compte des expériences de transactions sexuelles se heurte à des enjeux moraux
Année : 2022
Thème : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
CARBAJAL Myrian (Suisse) – myrian.carbajal@hefr.ch
COLOMBO Annamaria (Suisse) – annamaria.colombo@hefr.ch
Résumé :
Cette communication se base sur une recherche réalisée en Suisse auprès de jeunes et des professionnel∙les responsables de leur suivi socio-éducatif à propos des transactions sexuelles (Colombo, Carbajal et al., 2017), c’est-à-dire des expériences sexuelles en échange d’avantages financiers, matériels et/ou symboliques. Ayant pour objectif de saisir les représentations et expériences sur ces transactions, cette recherche a été réalisée à l’échelle de la Suisse de 2015 à 2017 en trois langues (français, allemand, italien). Les données ont été récoltées par le biais de trois démarches : un sondage en ligne réalisé auprès de jeunes de 14 à 25 ans (6500 réponses valides), des entretiens qualitatifs menés auprès de 37 jeunes du même âge ayant eu des expériences de transactions sexuelles et enfin, des entretiens de groupe réalisés auprès de 34 professionnel∙les ayant accompagné des jeunes concerné∙es. <br /><br />Dans une approche compréhensive fondée notamment sur la sociologie des représentations (Jodelet, 1989) et des sexualités négociées (Combessie et Mayer, 2013), ces expériences de transactions sexuelles ont été analysées à partir du sens qu’elles revêtent aux yeux des jeunes, sans qu’une définition normative ne soit donnée a priori. Elles ont été appréhendées comme des formes de transaction sociale (Schurmans, 2013), c’est-à-dire des processus dynamiques, impliquant différentes formes de négociation donnant lieu à des formes de « compromis » entre liberté et contrainte. <br /><br />Les propos de jeunes et de professionnel-les recueillis dans le cadre de cette enquête rendent compte d’une représentation de ces pratiques largement répandue : la plupart associent les transactions sexuelles à la prostitution et jugent cette pratique négativement. Renvoyant au « stigmate de la putain » (Pheterson, 2001), la prostitution est vue plus spécifiquement par les répondant∙es de notre enquête comme un manque de respect, aussi bien du point de vue de la personne qui propose que de celle qui accepte la transaction. La plupart des personnes interrogées considèrent le fait de proposer quelque chose (qui vient souvent, dans les représentations, d’un homme), notamment de l’argent mais aussi d’autres avantages matériels, en échange de pratiques sexuelles, comme un manque de respect de la personne, réduite à un objet sexuel passif. Par effet miroir, les personnes qui acceptent ce type de transactions sexuelles (le plus souvent des femmes) sont vues comme manquant de respect envers elles-mêmes. <br /><br />Ainsi, la référence à la prostitution, très présente dans les discours, fait office de « figure repoussoir » (Clair, 2012) en matière de sexualité. Lorsqu’elles et ils décrivent leurs expériences sexuelles, la plupart des jeunes s’y réfèrent pour s’en distinguer catégoriquement (Colombo, Carbajal et al., 2021). Les échanges dans la sexualité sont évalués défavorablement. Dans les discours de plusieurs professionnel∙les, les transactions sexuelles et en particulier lorsqu’elles sont associées à des bénéfices matériels voire à la prostitution, constituent à leurs yeux des signes d’une certaine « banalisation » de la sexualité chez les jeunes, incapables de mettre des limites à une sexualité devenue débridée, voire immorale et qu’il s’agit de protéger (Carbajal, Colombo et al., 2021).<br /><br />Dans ce contexte, la référence à la prostitution peut être comprise comme révélatrice d’une certaine « morale sexuelle » (Mercier, 2016), véhiculée plus ou moins consciemment par plusieurs professionnel∙les, qui détermine les comportements sexuels socialement acceptables et ceux qui ne le sont pas. « En d’autres termes, la sexualité liée aux échanges et plus particulièrement à la prostitution fait office de « repoussoir », considérée socialement comme un comportement opposé à la « bonne sexualité ». Conscient∙es de ces attentes, les jeunes peuvent avoir l’impression que certains comportements ne sont pas dicibles et ne pas en parler aux professionnel∙les, de peur d’être jugé∙es, même lorsqu’ils et elles auraient besoin d’aide. <br /><br />Cette communication traitera d’une question qui se pose en amont de la prise en compte de la parole des usagers et usagères. En effet, pour qu’une parole puisse être prise en compte, il faut d’abord qu’elle soit dite, rendue visible ou plutôt, entendable. Comment, en tant que professionnel∙les, faire en sorte que cette parole soit dite et entendue, malgré les enjeux moraux qui la concernent ? <br />
Mots clés :
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