Recherche collaborative et approches féministes : enjeux autour de la parole des femmes issues de l'immigration au Québec
Année : 2022
Thème : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
BOURASSA-DANSEREAU CATERINE (Canada) – bourassa-dansereau.caterine@uqam.ca
Résumé :
Comme l’ont mentionné plusieurs chercheures et intervenantes féministes : ce n’est pas parce que l’on mène des études sur les femmes ou que l’on s’intéresse à des enjeux dits féminins que l’on fait de la recherche féministe (Dagenais, 1999; Descarries, 2005; Harding, 2004; Ollivier et Tremblay, 2000; Puig de la Bellacasa, 2012). L’approche féministe en recherche s’inscrit dans un projet « à la fois sociopolitique de transformation des rapports sociaux et un projet scientifique d’élaboration de connaissance » (Ollivier et Tremblay, 2000, p.8) et, en s’engageant dans une recherche collaborative féministe, la ou le chercheur·e poursuivra des objectifs communs et complémentaires de productions scientifiques et de transformations sociales. La recherche collaborative féministe répond à cette double exigence à travers les trois balises qui la définissent et l’orientent : 1- la coconstruction des savoirs et processus de recherche, 2- la transformation des rapports et des relations de pouvoir et 3- sa nature engagée et politique (Bayer et collaboratrices, 2018; Courcy et collaboratrices, 2019; Descarries, 2005; Kurtzman et Lampron, 2018; Ollivier et Tremblay, 2000). Elle devient ainsi une pratique et une posture de recherche permettant l’émergence et la reconnaissance de la parole des femmes et mobilise cette parole dans une visée transformatrice.<br />La recherche collaborative féministe par, pour et avec des femmes issues de l’immigration comporte toutefois son lot de défis. Les études interculturelles et celles portant sur la migration ont montré que le cadre féministe ne peut s’appliquer de façon automatique et sans ajustement aux réalités et expériences des femmes immigrantes et que certains points de frictions caractérisent la rencontre de ces champs. Par exemple, une présomption de solidarité universelle et commune entre toutes les femmes, présupposée et imaginée par les féminismes et féministes des sociétés d’accueil, est persistante et reste à déconstruire (Vatz-Laroussi et coll., 2019). Dans les faits, les femmes immigrantes privilégient parfois un réseau de soutien formé autour de leurs expériences d’immigration partagées plutôt qu’autour de leurs appartenances de genre et peuvent entretenir une certaine méfiance envers le féminisme majoritaire des sociétés d’accueil, duquel elles se sentent exclues (Vatz-Laroussi, 1999). Parallèlement, les chercheur·e·s et intervenant·e·s féministes des pays d’accueil maintiennent encore parfois une vision binaire, voire évolutionniste de l’immigration (Moujoud, 2008) qui implique un postulat à propos de la nature «intrinsèquement sexiste» des sociétés d’origine. Dans la perspective évolutionniste, la migration des femmes des pays d’origine, vers les pays d’accueil, est alors considérée comme nécessairement émancipatoire pour ces dernières. Cette vision nourrit une conception sans nuance des femmes migrantes quittant des sociétés où elles subiraient de facto des discriminations et violences liées à leur genre afin d’accéder aux sociétés d’accueil où elles pourront, en tant de femmes, enfin être libérées et se réaliser. C’est une représentation proposant un passage évolutif de la « tradition » à la « modernité » (Moujoud, 2008; Vatz-Laroussi, 1999). <br />Dans chacun de ces cas de figure, les femmes immigrantes sont représentées comme étant victimes, soumises ou oppressées, sexuellement contraintes, essentiellement dédiées à leur famille et sans ressources (Bolla, 2019; Martin et Roux, 2015; Stewart-Harawira, 2007; Vatz-Laroussi et coll., 2019; Vatz-Laroussi, 1999). Elles peuvent être perçues comme devant être « sauvées » et « libérées », grâce aux services et interventions des sociétés d’accueil. Dans le jeu de miroir qui en résulte, les femmes immigrantes deviennent en quelque sorte les faire-valoir des femmes des sociétés d’accueil qui profitent des autoreprésentations positives qu’induisent ces préjugés et stéréotypes négatifs (Benelli et coll., 2006).<br />À travers ces frictions et incompréhensions, comment les chercheur·e·s et intervenant·e·s féministes (souvent non-immigrantes) peuvent-elles aspirer à faire de la recherche collaborative avec les femmes immigrantes? Quels sont les écueils à éviter? Les défis particuliers? Comment s’assurer que la parole de ces femmes sera entendue, reconnue et mobilisée à sa juste valeur dans le processus de recherche? <br /><br />En mobilisant les apports des théories intersectionnelles (Davis, [1981] 2018; hooks, [1981] 2015; Collins, 2009) et décoloniales (Arvin et al, 2013; Maillé, 2017) et en convoquant les réflexions d’auteur·trice·s autour des injustices épistémiques (Godrie et Dos Santos, 2017; Santos, 2017), nous présentons dans le cadre de cette communication un modèle de recherche spécifique : la recherche collaborative féministe par, pour et avec les femmes immigrantes. Nous nous appuyons sur nos expériences de recherche antérieures, à la fois collaboratives, féministes et auprès de femmes issues de l’immigration pour illustrer nos propos.<br />
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