PDF FR

Le parcours vers l'autonomie des mineurs non accompagnés dans la protection de l'enfance : dépossession de la parole pour les mineurs, paradoxe pour les professionnels et limites politiques

Année : 2022

Thème : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...

Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...

Auteur(s) :

MEISEL pierre (France) – pierremeisel@gmail.com

Résumé :

L'ethnographie d'un service de prise en charge des mineurs non accompagnés (MNA) dans un département français (Meisel, 2021) nous a permis de souligner le hiatus entre, d'un côté, l'importance donnée à l'autonomie dans la loi et les discours sur la protection de l'enfance, et de l'autre, la réalité de l'accompagnement où la parole du mineur n'est pas même sollicitée. Ce hiatus révèle l'impossible demande faite aux professionnels de respecter la subjectivité des personnes concernées dans un contexte où règne la contrainte législative et budgétaire.

La conception de l'accompagnement vers l'autonomie tel que le conçoivent les professionnels, loin de l'idéal kantien ou de l'acception néolibérale (Jouan, Laugier, 2009), est aujourd'hui documentée empiriquement (Bodin, 2009) et notre ethnographie en propose un exemple supplémentaire. Ainsi, pour une cheffe de service, accompagner vers l'autonomie c'est : "Le faire avec, pas le faire à la place de. Je suis sur une conception qui part de chaque jeune. [...] Donc pour chaque jeune c'est de partir de ça en fait et du coup de définir les axes d'accompagnement. […]."

L'importance de l'accompagnement vers l'autonomie est également très présent législativement. A titre de rappel, la loi du 2 janvier 2002 stipule que :
"[…] L'action sociale et médico-sociale tend à promouvoir […] l'autonomie et la protection des personnes, [...] une prise en charge et un accompagnement individualisé de qualité favorisant son développement, son autonomie et son insertion."

Mais qu'en est-il sur le terrain ? Les déménagements des jeunes MNA, au moins un par an, sont considérés comme des moments structurants du "parcours vers l'autonomie" vu l'importance de l'habiter dans la vie d'un individu. Pourtant, les déménagements sont discutés lors des réunions de service hebdomadaires, en l'absence des jeunes, en quelques courtes minutes. Les éducateurs acquiescent ou commentent les choix des chefs de services par des phrases très générales : "Oui je pense qu'il est prêt" ; "oh ça va lui faire bizarre au début mais bon y a pas de problèmes". De plus, il est notable que c'est le verbe "transférer", transitif, qui est utilisé lors de ces réunions. En suivant les professionnels de nombreuses heures, j'assiste à de brèves discussions avec les jeunes, et à de rares exceptions près, il s'agit uniquement de moments d'information a posteriori de la décision. Bernard, présent dans le service depuis trois ans, résume : "Les jeunes sont pas du tout consultés sauf exception. [...] Ils sont trimbalés et depuis leur début de parcours c'est comme ça. On décide pour eux."

Ainsi, les déménagements, censément centraux dans le "parcours vers l'autonomie", semblent bien davantage s'apparenter à un parcours dans l'hétéronomie. A l'étude, il se révèle que ce parcours est bien davantage guidé par la sortie des jeunes MNA du dispositif de protection de l'enfance à leur 18 ans, la prolongation en contrat jeune majeur de la prise en charge des MNA étant encore plus précaire que pour les mineurs nationaux . Plus encore, ce "parcours vers l'autonomie " relève d'une logique de flux, l'arrivée de nouveaux MNA obligeant également au déménagement des précédents faute de logement disponibles.

L'absence de parole donnée aux jeunes MNA à travers cet exemple des déménagements se retrouve sous différentes formes dans l'ensemble de leur prise en charge, à rebours des lois et discours sur l'accompagnement vers l'autonomie. Ce hiatus est ainsi le révélateur de la difficulté pour les professionnels de solliciter la parole d'usagers, de sujets, dans un cadre budgétaires et législatif, donc politique, qui n'intègre pas en amont ce qu'être sujet implique de variétés dans les parcours d'accompagnement.

Mots clés :

Autonomie, Intervention sociale et travail social, Protection sociale

← Retour à la liste des articles