Vos papiers s’il vous plaît !
Année : 2022
Thème : Les effets de la discrimination sur le parcours d’insertion des détenus<br />; quand KAFKA lui-même se cogne dans les murs
Type : Analyse d'expérience : d'intervention, de formation, de recherche...
Auteur(s) :
OLIVIER charline (France) – charline.olivier.pro@gmail.com
Résumé :
Résumé : mon propos se développe via une accroche juridique sur la notion de discrimination, une brève contextualisation du travail social en prison, puis la vignette clinique sur Mr LOUBIA.
1- La discrimination, les discriminations : de quoi parle-t-on ?
Si le concept est contemporain, le principe de l’égalité entre les citoyens français est séculaire. Il est inscrit pour la première fois dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1789, notamment dans son article premier : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune ». Le principe d’égalité est donc inaliénable au droit français depuis trois siècles et demi mais il n’a pas suffi de l’ériger en devise ou en pierre angulaire de nos Constitutions successives pour empêcher les inégalités et le rejet entre citoyens.
2- La place du travail social auprès de détenus
C'est pendant la Seconde Guerre Mondiale que les prisons françaises ouvrent leurs portes à la société civile, mais la motivation est d'abord purement économique. Le pays est exsangue et les assistantes sociales du Secours National et de la Croix-Rouge sont autorisées à entrer en prison pour apporter vêtements, vivres, et contribuer à l’amélioration de l’hygiène pour les détenus dont les familles ne peuvent subvenir à leurs besoins.
Les missions inhérentes au travail social en prison ont évolué lentement au fil des lois et des réformes. Aujourd'hui, un assistant de service social exerçant auprès de personnes placées sous main de justice doit leur faciliter l'accès ou le maintien de leurs droits sociaux. Ce professionnel ne peut assurer seul cette mission tant l'éventail des besoins est large, et des permanences délocalisées de l'administration ou d'associations s'organisent dans la plupart des établissements pénitentiaires. Les contraintes d'organisation sont multiples et peuvent décourager les volontaires; mais le fossé entre certains détenus et l'écrit ou leur parcours social antérieur peut aussi les maintenir à l'écart de ces points d'accès aux droits.
3- Quand KAFKA lui-même se cogne dans les murs
Avant de travailler en prison, je me suis peu préoccupée de la question de l'identité ; alors que durant mes deux années d’exercice, je demande tous les jours aux détenus « Vous avez bien une CNI en cours de validité? ». Ils ont tellement l’habitude qu’on le leur demande qu’ils n’ont pas besoin que j'explicite l’abréviation. Sans ce sésame, l’accès au droit commun ou à des offres d’insertion socio-professionnelles se ferme : pas d’inscription au Pôle Emploi ou à la Mission Locale ni à une formation. Pas d’inscription au Code de la Route, pas d’instruction possible pour une demande d’AAH1. Pas de possibilité d’inscription pour un logement social, pas de carte vitale, pas de couverture par une protection complémentaire…
Le chantier n°1 pour les professionnels exerçant en SPIP2 est donc de dépasser cet écueil. Sur le papier, obtenir une pièce d’identité ou sa copie certifiée est simple, que l’on soit français ou étranger. Il faut "simplement" présenter son acte de naissance original ; mais c’est là que tout se complique, surtout si vous n’êtes pas né sur le territoire national. En France, la volonté de dématérialiser les services publics est prônée par le Gouvernement ; même si c'est à marche forcée. Mais comment faire avec cette dynamique au coeur des prisons, où l’Administration Pénitentiaire proscrit l'accès libre au numérique pour les personnes détenues?
Pour atteindre les objectifs affichés d'une préparation à la sortie de détention de qualité pour tous, il va donc falloir procéder à une mutation totale dans les plus brefs délais : permettre un accès internet aux détenus, dans des lieux garantissant la confidentialité de leurs démarches. Sinon, comment les rendre acteurs de leur propre projet d’insertion ?
Mots clés :
Intervention sociale et travail social, Usager, Numérique, prison
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