Merci de ne plus nous appeler usager, d’accord ! Mais alors comment devons-nous vous vous appeler ? Réflexion sur le bon usage des mots afin d’en finir avec la crise sémantique !

Année : 2023

Thème : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...

Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...

Auteur(s) :

CHARTRIN THIERRY (France) – th.chartrin@gmail.com – Chercheur

Résumé :

En février 2015 le Conseil Scientifique du Travail Social (CSTS) publia un rapport intitulé : Refonder le rapport aux personnes "Merci de ne plus nous appeler usagers" mettant en exergue deux constats :
•Malgré tous les apports, il existe encore un écart important entre le principe de la participation des « usagers » et la pratique"
•L’état des lieux des terminologies utilisées dans différents contextes pour qualifier les personnes relèvent que le terme « usager » est à la fois le plus utilisé dans tous les secteurs de l’intervention sociale et le plus contesté, notamment par les intéressés, en raison de ce qu’il évoque (assujettissement, incapacité…)

Ce texte a surtout pointé dans son titre le véritable imbroglio qui existe dès lors qu’il s’agit d’évoquer la sphère de ceux qui bénéficient, sont concernés, accompagnés, possèdent une expertise d’usage, du vécu, des savoirs expérientiels…
Le travail social semble désemparé à définir cette « inquiétante étrangeté » (Freud, 1919) qui porte le quotidien à devenir insolite… « Mal nommé un objet, c’est ajouter aux malheurs du monde » prévient Camus (1944)...

En effet, quel sens avons-nous véritablement des termes que l’on emploie mécaniquement dans notre culture professionnelle ? Que signifie participer ? Qui est concerné ? Jusqu’où ? Pour faire quoi ? «
Le terme « personne concernée » semble être le plus emblématique des actes d’ignorance que notre secteur peut engendrer. Il est une véritable auberge espagnole : chacun le définit à sa manière selon son idiosyncrasie dirait Nietzsche, à savoir sa façon de voir le monde.

Lorsque j’ai débuté mon expérience professionnelle de travailleur social il y a maintenant plus de 30 ans, le terme « usager » était de mise pour désigner les personnes adultes qui j’accompagnais. Sans véritablement l’interroger, il était le terme « passe-partout » simplifiant ainsi les processus de catégorisation, actant bien le fait que nous ne sommes pas du même monde. Pour preuve, il est bien rare de constater que les destinataires de l’intervention se qualifient spontanément ou naturellement eux-mêmes d’usagers ou de personnes concernées. Et s’ils le font, ont-ils pour autant la même définition que les professionnels de l’intervention sociale ? (Vanckren, 2016, 135).
Mais là encore, quelle est la véritable définition de personnes concernées ? A quel moment appartient-on à cette catégorie et sur quels critères ? Faut-il avoir été détecté et désigné de manière institutionnelle ? Et sinon, peut-on encore être désignée « personne concernée » ? La personne concernée a-t-elle un statut précaire, ou bien pérenne ? Est-on moins concerné par une situation quand on est indirectement impacté ?

Dans un autre registre, comment appelle-t-on les apprentissages réalisés par ceux qui vivent des épreuves de vie : savoirs expérientiels, existentiels, d’épreuves, expertise du vécu, etc. ?
« L’expertise d’usage » est, actuellement, un des termes le plus usité pour qualifier cette épistémologie. Il prend sa source dans la classification des savoirs que l’on nomme « expérientiels ». Pour autant, il jouit d’une réputation marquée par le sceau de l’absence de fiabilité en comparaison des savoirs académiques qui, sont par nature conceptualisés, comprendre défini et réfléchi. Il existe encore des savoirs nobles et des savoirs ignobles. Comme le rappelle Olivier Reboul (1980), philosophe de l’éducation, il y a, à côté de « l’apprendre à » et de « l’apprendre que », un « ça m’apprendra » qui constitue pourtant une forme intransitive d’apprentissage extrêmement puissante. Cependant, l’ignorance oblige souvent à faire l’économie d’une véritable reconnaissance que les sciences de l’éducation peuvent, simplement, attester. Le mot peine encore à décrire la chose…
Cette communication aura donc pour ambition de dépasser la crise sémantique que traverse le secteur de l’intervention sociale pour mieux reconnaitre et valoriser les savoirs du vécu.

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