Renoncer à ses droits : discours et pratiques agentives des personnes en situation de précarité
Année : 2023
Thème : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
LERESCHE frédérique (SUISSE) – frederique.leresche@hefr.ch – Chercheur
Résumé :
La question de la pauvreté et de ses effets sur les gens peut être abordée de différentes manières, l’une d’elles consistant à ne pas cantonner les personnes en situation de précarité à « des individus uniquement négatifs, définis par le manque et les carences, et cantonnés à la position durable de personnes obligées » (Mazet, 2010, p. 4). Il faut alors « discerner les différentes façons dont la pauvreté est vécue et jusqu'à quel point le potentiel d'action politique, considéré comme un effort pour créer un autre type de quotidien, est réalisé » (Das, 2021).
Dans le cadre d’une recherche sur le non-recours aux droits sociaux, je me suis intéressée à la dimension critique (Boltanski, 2009) de la non-demande (qui concerne le personnes qui savent où et comment obtenir une prestation mais qui ne le font pas). Ce qui ressort des résultats d’enquête, c’est que les personnes rencontrées ont toutes un point de vue sur ce que font les droits qui leur sont attribués. Notamment le contrôle de l’État, la mise sous condition des prestations, le salariat comme mode d’organisation de la société, le système capitaliste, l’écart entre leur système de valeurs et les droits tels qu’ils sont distribués sont autant de raisons explicatives de non-recours. Dans cette perspective, les manières de réagir aux droits, de les comprendre ou de les réinterpréter sont des stratégies agentives et permet de « montrer qu’aucun rapport de domination, aussi contraignant soit-il, n’annihile les aspirations émancipatrices des individus » (Tarragoni, 2017, p. 189)
Cette proposition de communication vise à rendre compte de comment, au-delà des expériences de non-recours et des discours qui les encadrent, les individus agissent ou réagissent concrètement ?
Si les pratiques des personnes rencontrées sont variables, elles ont comme point commun de proposer des formes alternatives de vivre ensemble, formes que l’on pourrait qualifier d’autodéfense (Dorlin, 2017), car elles se construisent en réaction à la violence sociale. Le fait de refuser, renoncer, se réapproprier un droit est une manière de réagir à la violence symbolique et matérielle. Mais cette non-demande s’accompagne de pratiques qui prennent sens en écho au refus des droits, comme construire un potager urbain, échanger et troquer, récupérer du pain à la sortie des boulangeries ou les bons de réduction aux caisses des magasins. Ces pratiques sont portées par des individus qui sont insérés dans des réseaux, dans des relations interpersonnelles qui orientent leurs actions. Dans ce sens, la capacité agentive des individus n’est pas la « propriété personnelle d’un sujet souverain » (Spivak, 2009, p. 25, note 32). Elle se mesure dans des contextes relationnels. Cette capacité est discutée dans les théories sur la domination pour montrer en quoi elle est relative à des rapports hiérarchiques ou à une pensée hégémonique. L’agentivité est alors « l’effet de notre insertion dans des réseaux, dans des agencements, dans des rapports de pouvoir. Il s’agit de penser au sein des structures l’émergence ou la production de « sujets » qui ne soient pas tels au sens des philosophes ou des idéologies (notamment juridiques et économiques) du sujet, de la volonté libre ou du libre arbitre » (Spivak, 2009, p. 25, note 32).
Cette proposition de communication détaillera les stratégies d’autodéfense développées par les personnes qui cherchent à s’extraire, complètement ou en partie, de l’Etat social, pour en montrer leurs potentiels émancipateurs
Mots clés :
Pauvreté, Autonomie, non-recours
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