Lever le voile sur l’éloignement du numérique : approches conceptuelles et quantification du phénomène en France.
Année : 2023
Thème : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
PLANTARD pascal (FRANCE) – pascal.plantard@uhb.fr – Chercheur
CLERGET jérôme (FRANCE) – jerome.clerget@univ-rennes2.fr
BLEHAUT marianne (FRANCE) – blehaut@credoc.fr
BRICE MANSENCAL lucie (FRANCE) – lucie.brice@credoc.fr
Résumé :
Depuis une vingtaine d’années, les questions soulevées par la présence d’inégalités entre les individus au regard des usages des technologies numériques se sont installées dans la plupart des pays du monde. Les processus d’appropriation du numérique ont fait émerger des rapports très variés aux technologies, des plus habilitants entraînant des usages experts aux plus contraignants entraînant différentes formes de non-usage ou de faible-usage (Plantard et Lameul, 2022). En France, de nombreux travaux pointent la persistance, voire le renforcement, de ces inégalités numériques (Granjon, 2022 ; Pasquier, 2022), qui peuvent entraîner l’exclusion (Castel, 1996) de certains publics, constituant une véritable « crise » selon le Défenseur des Droits (2019, 2022). Or, l’exclusion liée aux technologies se superpose aux autres facteurs d’exclusion existants, fragilisant des populations précaires tout en impactant également des individus auparavant intégrés dans la société (Deydier, 2018).
Pour autant, si l’existence d’inégalités numériques ne fait aujourd’hui guère débat, l’identification des « éloigné.e.s du numérique » apparaît, paradoxalement, toujours entourée d’un flou. En témoigne l’apparition successive de plusieurs notions ou expressions pour qualifier ce phénomène (fracture numérique, illectronisme, …), qui charrient souvent une vision binaire entre inclus et exclus tendant à minimiser la diversité des situations. Il en est de même pour les chiffres avancés pour quantifier l’éloignement du numérique, allant d’une fourchette de 5 à 18 millions d’individus en France (Plantard, 2021). Or, le flou persistant qui entoure les éloigné.e.s du numérique impacte évidemment les décideur.se.s et les acteur.rice.s de l’intervention sociale : comment concevoir et mettre en œuvre politiques publiques et accompagnement sur le terrain lorsque les bénéficiaires potentiels sont difficilement identifié.e.s ?
À partir d’une approche comparatiste (Paugam et Van de Velde, 2012), nous présenterons les résultats de notre analyse, basée sur un état de l’art de la littérature scientifique relative à l’e-inclusion et l’analyse d’un corpus composé des principaux systèmes d’enquête qui se sont attelés à la quantification de l’éloignement du numérique en France : l’enquête relative à l’usage des technologies auprès des ménages de l’INSEE, les enquêtes Capacity puis Capuni portées par le GIS M@rsouin, et les baromètres du numérique du CREDOC.
Les résultats tendent à montrer que ces enquêtes reposent sur des partis-pris épistémologiques basés sur des définitions différentes de l’éloignement du numérique et, partant, proposent des mesures de l’éloignement numérique dissemblables. Nous mettrons en évidence que les facteurs considérés dans l’éloignement du numérique ont en réalité une force explicative inégale. Le facteur le plus étudié est celui de l’âge : les séniors sont perçus comme les plus en difficultés à l’égard des technologies, tandis que les jeunes sont souvent considérés comme experts. Notre analyse montre que l’âge ne constitue toutefois qu’un facteur limité, souvent utilisé abusivement pour identifier des populations à risque d’être éloignées du numérique (dans le cas des plus âgés) ou pour en exclure d’autres (les plus jeunes). Contrairement à l’âge, les déterminants socio-économiques et culturels peuvent être interprétés comme des causes fortes de l’éloignement et sont donc d’autant plus importants à appréhender et à prendre en compte pour proposer des politiques publiques adaptées.
Ces résultats ouvrent des pistes de réflexion pour les politiques publiques numériques et pour la formation des aidant.e.s. Il nous apparaît que les politiques d’inclusion, pour être efficaces, doivent être situées dans les différents environnements territoriaux, sociaux et culturels particuliers, dans lesquels les individus et les groupes évoluent, et tenir compte de ces spécificités dans la conception des dispositifs numériques.
Mots clés :
Numérique, Technologie, Exclusion
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