ETHIQUE et PARTICIPATION
Année : 2023
Thème : ARTICLE RETRAVAILLE
Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...
Auteur(s) :
GOVERNALE stéphanie (FRANCE) – s.governale@unapei-ap.fr – Chercheur
Résumé :
En France, depuis 2019, la Haute Autorité de Santé, a la responsabilité d’élaborer un référentiel commun, permettant d’évaluer la qualité des accompagnements, et cela, portée, notamment, par des valeurs universelles,en faveur de la participation et de l’autonomie du public accompagné. En effet, la participation des personnes aux processus de décisions qui les concernent est un mouvement politique fort, depuis quelques décennies. L'idéologie de la participation des personnes en situation de vulnérabilités, est inscrite dans les lois, pilotée par l’Etat, depuis 2002. Mais c’est aussi et surtout, plusieurs décennies de militantisme, de luttes portées par les personnes concernées elles-mêmes. Mais, la participation n'est pas un allant de soi, car, pour qu’une participation libre et effective se manifeste dans chaque interstice de l'accompagnement, les chemins pour y parvenir sont parfois bien complexes et source de conflits de valeurs. La démarche participative interroge l’autonomie des personnes, et plus particulièrement une autonomie de leurs décisions, ce que nous appelons autonomie morale ou autonomie de la volonté en philosophie Joelle Zask, philosophe, propose une définition de la participation bien comprise, qui me semble propice pour comprendre les fondements de mon propos: "pour vivre la participation chaque acteur reçoit les conditions de possibilités de prendre part, contribuer et recevoir une part de sa participation". Ces trois niveaux, constituent le garant d’une mise en œuvre opérationnelle du pouvoir d’agir des personnes. Le principe d'autonomie en France, comparé à celui de la participation, recouvre un enjeu majeur, puisque institué depuis la Révolution Française, comme une norme sur laquelle le contrat social s'appui. La norme autonomie, comme la participation, est pilotée par les politiques publiques, et comme annoncé en début de propos, soumise à évaluation. Ces modèles d'évaluation, fortement inspiré du new public management, ainsi transférés au travail social et médico-social, percutent la définition même de Joelle Zask, en générant des conflits de valeurs notamment. Cette notion de conflit de valeur paraît insuffisamment pensée en travail social, pourtant source de crise, de désaffection, qui se développent et s’accumulent, dans ce système. Que faire de ce constat ? D'autant, que la question des valeurs est un moteur chez le travailleur social, voir un vecteur de son engagement auprès des personnes en situation de vulnérabilités. Les analystes du travail, l'ont largement documenté depuis plusieurs décennies. Les conflits de valeurs sont une cause importante de souffrance au travail (Girard, 2009), six actifs sur dix y sont exposés (DARES, Direction de l'Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques2021). Dès 2011, l'ANACT( agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail) alertait sur des processus de désaffection professionnelle, particulièrement délétère sur la santé, en pointant des nouvelles formes d’organisation et de management. Diane Girard clarifie "les détresses morales du professionnel", en documentant les conflits de valeurs au travail : "ceux-ci se produisent, lorsque dans une situation donnée, une personne est tiraillée entre diverses valeurs qui préconisent des actes contradictoires". La DARES, en 2021, informe que l'exposition la plus fréquente résulte de conflits éthiques, dans des situations où les professionnels doivent faire des choses qu’ils désapprouvent. En 2022 le nouveau rapport Piveteau, évoque que l’appel très clair des pouvoirs publics à susciter le « pouvoir d’agir » des personnes est parfois ressenti comme une injonction paradoxale, en raison d’incohérences observées entre les principes affichés et certains fonctionnements administratifs. Enfin, si l'on complète cette analyse des sources de paradoxes, un des axes de la définition du travail social, parait constituer, une autre source de tensions, clairement institué : "promouvoir l’autonomie ET la protection" (Article L116-1, code de l’action sociale et des familles). Il apparaît que cette définition de l’action sociale, mobilise fortement le professionnel, dans le quotidien et la réalité de l'accompagnement. En effet, allier autonomie et protection est une préoccupation centrale, qui demande une élaboration singulière. Les travailleurs sociaux peuvent être amenés, pour allier ses contradictions, à convoquer différentes postures et positionnements pour prendre positions; pour ce faire, ils s'appuient sur un registre de valeurs, qui selon l'issue choisie, pourra générer un inconfort émotionnel, lui même source de conflits. Comme nous l'avons vu, le conflit est source de souffrance, c'est une épreuve, où les tensions sont à évacuer. Nous proposons, de maintenir les tensions et les crises, de ne pas les évacuer, afin de les penser et les élaborer, individuellement et collectivement...par la réflexion éthique et par la participation des personnes accompagnées. Nous avons constaté, que pour parer aux complexités du réel de l'activité, les professionnels s'appuient sur du pilotage, à l’endroit de la morale. La morale peut se discuter, à l'endroit de l'éthique. Ces phénomènes, méritent d'être observés et diagnostiqués, et il convient d'être inventif. (Je développe sur mon terrain d'étude, Unapei Alpes Provence, depuis mars 2022, des ateliers éthiques, tous les deux mois, avec 200 professionnels) Des expérimentations actuelles, démontrent des pistes émancipatrices, par la culture du questionnement éthique. Un management centré sur la morale de l’accompagnement ,"routines qui deviennent des doctrines", possible frein des postures d’altérité. La tradition philosophique, depuis l’antiquité, documente les questions morales et les jugements que les humains produisent. La réflexion éthique favorise une élaboration de la posture professionnelle, en faveur de la participation. Ces ateliers permettent un dialogue entre morale et éthique, « on conviendra aisément qu'il importe au plus haut point de savoir si l'on n'est pas dupe de la morale » Totalité et infini (1961) Emmanuel Levinas, et constitue une révision des pratiques, incarnées par les acteurs eux-mêmes, dans une maïeutique d’élaboration de la pensée. La philosophie de Levinas nous semble proposer, un possible levier pour concilier, les contradictions à l’œuvre, par une mise en question de ma spontanéité par autrui, Ethique et Infini, EL.
Mots clés :
Action collective, Épistémologie, Justice sociale
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