Le devenir commun de l’urgence : normalisation sociale, paradoxe culturel, dérive politique

Année : 2011

Thème : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...

Type : Recherche : orientée vers la pratique, action, évaluative...

Auteur(s) :

GARCIA SANCHEZ Pedro José (France) – pjgarcia@u-paris10.fr

Résumé :

Que l’on se réfère aux situations socialement insoutenables, aux cadres d’action basés sur l’immédiateté ou encore aux contextes marqués par une forme extrême de précarité, l’urgence concerne l’intervention sociale. Son traitement est un enjeu dans les sociétés contemporaines marquées par la vulnérabilité et le risque. Le devenir commun de l’urgence accompagne la pérennisation des situations de crise. Cette « dynamique critique » affecte en particulier (1) les institutions concernées par la gestion régulière des effets fragilisants de la grande précarité et (2) les sociétés « en voie de développement » et/ou soumises à des régimes autoritaires.

Le devenir commun de l’urgence entraine le développement de trois processus souvent concomitants : la normalisation sociale de celle-ci, sa réalisation en termes de culture* et son instrumentalisation politique. Quand l’urgence ne se présente plus sous une forme occasionnelle, il devient difficile de gérer ses tenants et aboutissants à travers des cadres d’intervention sociale et d’action publique conventionnels. L’urgence apparaît alors comme le principe (et pas seulement l’objectif) d’une logique d’action. Ni sa réalisation ni sa réalité peuvent être attribuées seulement aux conditions socioéconomiques ou politiques sous-jacentes aux problèmes sociaux dont elle devient l’expression. Cette urgence-là est l’objet d’un travail d’identification sémantique et de communication qui produit des effets non négligeables à l’égard de son usage. Désormais source d’attention par ses occasions multipliées et objet d’« investissements de forme » divers (Thévenot, 1986), l’urgence et ses expressions se surexposent sur la base du « besoin ». La vulnérabilité dépliée** et ses troubles associées ne correspondent alors plus seulement à l’expérience d’un fait probablement réparable et sujet à sanction. Devenant culture (Sánchez & Pedrazzinni, 1998)l’urgence est paradoxale : elle sera apprise, cultivée, stabilisée, professée, temporisée et ancrée au cours de la vie urbaine.

Entre normalisation sociale, paradoxe culturel et dérive politique, une sorte d’état ordinaire d’urgence s’empare alors des institutions et des sociétés ayant à faire avec l’urgence dans la durée. La gestion « urgentiste » des besoins et des problèmes, tel qu’il arrive dans des contextes de guerre, de post-guerre ou des catastrophes, s’impose. La qualité « urgente » des actions non seulement facilite la concentration des budgets et le contrôle discrétionnaire sur les structures (de décision et opérationnelles), mais permet aussi d’agir en dehors des exigences d’évaluation. Des formes d’accoutumance à ce fonctionnement se mettent en place. Au lieu de renforcer les capacités institutionnelles existantes et de réaffirmer la « sagesse pratique » (Ricœur, 1990) d’une veille administrative décentralisée, le modèle urgentiste tend à les affaiblir. Ce modèle sera marqué par l’improvisation comme principe d’action, l’institution du provisoire comme forme d’organisation et la parade comme cadre d’évaluation publique. Ainsi, l’urgence n’entraine plus seulement la valorisation publique d’un objectif social, mais elle devient la forme même du politique. Des terrains menés auprès (1) des foyers d’accueil des enfants des rues à Ouagadougou et à Caracas, (2) des situations de violence, d’autoritarisme et d’insécurité urbaine mettant à l’épreuve la vulnérabilité du lien civil à Caracas et à Sevran et (3) des formes du trouble habitant manifestées dans un contexte de rénovation urbaine à Nanterre serviront de référentiel empirique à cette analyse.


Notes:

* Il faudrait garder le jeu sémantique du double sens mobilisé par le terme « réalisation » : on se rend compte de quelque chose et on le fait exister.
** Il s’agit de considérer la vulnérabilité d’une façon ouverte aux divers registres d’interactivité avec lesquelles celle-ci compose : identitaire, institutionnelle, socio-spatiale et des engagements (García Sánchez, 2008).

Mots clés :

Urgence sociale, Action publique, Gestion des risques

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