Formes et vicariance : neutraliser la domination là où elle prend force proposition 705 retravaillée

Année : 2011

Thème : Contribution à une théorie fonctionnelle de l'action de changement

Type : Autre

Auteur(s) :

DE LEENER Philippe (Belgique) – philippe.deleener@uclouvain.be

Résumé :

Pour qui, pour quoi lutte-t-on ? Pour changer. Oui, mais changer pour faire la même chose autrement ? Ou pour rompre ? Avec quoi alors ? Trois crises sont unanimement reconnues, crise du capitalisme, crise de l'environnement et crise de l'humanisme. Trois crises qui font spectacle et saturent nos sens. Trois crises qui mobilisent un nombre grandissant de mouvements sociaux, qui informent des luttes d'ampleur parfois planétaires et qui, pour beaucoup, fondent l'horizon de sens de ses engagements. Et si tous ces efforts ne revenaient ultimement qu'à rendre supportable l'insupportable ? Par exemple, les innovations démocratiques, locales ou globales : et si elles n'annonçaient en fin de compte les formes nouvelles de la loi du plus fort ? Par exemple, les lutte de femmes, des homosexuels, des immigrés,… fondées sur le droit à la différence : et si ces revendications n'étaient en dernier recours que la reformulation contemporaine de la compétition généralisée manifestant la montée en puissance que des conformismes catégoriels ? Les travailleurs sociaux, les militants, tous ceux et celles qui s'engagent… nous sommes nombreux, parfois envers et contre tout, avec courage, à nous enrôler dans des luttes que nous assimilons aux voies de l'émancipation. Et si nous nous trompions ? Et si en nous attaquant aux formes sociétales, c'est-à-dire aux phénomènes dérangeants qui nous affectent et mobilisent nos engagements, nous en venions à négliger ce qui les produit ? D'où cette question : au-delà des apparences, de ce qu'on peut voir et ressentir, qu'est-ce qui se joue vraiment ?

Trente années d'années de recherche, de recherche action militante mais, aussi, avouons-le, d'impasses aux côtés des pauvres pour construire une société civile imaginative m'ont conduit à envisager une hypothèse radicale : les luttes sociales, les efforts militants s'épuisent sur des cibles secondaires qui relèvent de la phénoménologie des sociétés marchandes et, ce faisant, elles négligent de s'attaquer aux sources des maux qu'elles génèrent. D'où ce sentiment délétère d'un dépassement perpétuel face à l'insondable complexité des dynamiques sociales, un sentiment qui dissipe les disponibilités collectives pour l'action. Cette hypothèse aux allures d'état des lieux sommaire mène droit à une autre, fondamentale pour l'action : derrière l'infinité des drames qui prennent forme dans le monde, il n'y a seulement que quelques mécanismes vicariants à l'œuvre, sans doute toujours les mêmes, qui sans cesse regénèrent ce qui se donne à voir. Le reste n'est que spectacle et labyrinthe des formes. Déchiffrer ces mécanismes, les localiser, s'en saisir, s'y attaquer concrètement contribuera à l'efficacité de l'action militante en lui rendant ce qu'elle a perdu : une ligne directrice source de cohérence. Cette posture ne marche pas dans les pas d'auteurs comme Foucault, Touraine, Dubet mais aidera sans doute à les enrichir.

De là dérive une perspective pragmatique : que chacun, chacune continue à s'investir dans son secteur habité par le souci de bien faire (racisme, droits des travailleurs, égalité des chances, santé pour tous, démocratie participative...). Mais, dorénavant, tout en s'efforçant de faire au mieux dans son domaine, dans son territoire, que chacun veille aussi, en outre, à s'attaquer à sa manière, même modestement, à ces quelques mécanismes vicariants qui organisent le drame sociétal, là où il vit et travaille. En pratique, il en résulte que la lutte militante restera fonctionnellement sectorielle, telle population, telles situations, tels territoires, mais stratégiquement sociétale en s'attaquant, tout en s'investissant dans son secteur, à l'un ou l'autre mécanisme vicariant qui s'y rend accessible.

L'ambition est ici de contribuer à libérer le pouvoir d'agir des acteurs sociaux pour que leur énergie ne soit plus capturée par le chatoiement des formes que prennent les drames sociétaux au quotidien et pour qu'elle s'attaque directement à ce qui les génère.

Mots clés :

Changement, Politique transversale, Rationalité instrumentale

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