Fiche Documentaire n° 5572

Titre Sur les chemins de la rencontre

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Auteur(s) Guillaume yannick  
     
Thème  
Type Analyse d'expérience : d'intervention, de formation, de recherche...  

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Résumé

Sur les chemins de la rencontre

Un jour, un éducateur me dit : « Vous savez, parfois je n’en peux plus… Que dois-je faire quand François me hurle dessus ? Que se passe-t-il ? Je suis à bout… »
Je suis formateur et superviseur auprès de travailleurs sociaux. J’explore, à chaque instant de mes rencontres avec ces professionnels, les questions cliniques de l’accompagnement sous différentes formes. Pendant plusieurs années, au travers de mes rencontres dans différentes instances de supervision, de régulation d’équipe ou de formation, j’ai soulevé la question de la place que l’on occupe ou que l’on n’occupe pas dans la rencontre avec l’autre. C’est ce que je propose ici en m’appuyant sur la présentation d’une situation clinique et sur les interrogations suscitées.
Parler de l’accompagnement, c’est défendre la qualité de nos outils d’intervention comme l’observation, l’écoute et la parole, le partage et l’analyse des situations éducatives, pour lutter contre le burn out, la solitude au quotidien. Dans le creuset de l’accompagnement des familles en difficulté se pose le compagnonnage, dans le sens où « faire un bout de chemin ensemble » amène à nous interroger sur les valeurs nodales du travail social et des processus transférentiels sous-tendant toute rencontre.
Parler de l’accompagnement, c’est aussi s’interroger sur les défenses que tout un chacun peut mettre en place pour se protéger des angoisses que peut parfois provoquer la relation.
Parler de l’accompagnement, c’est encore interroger les discours tenus parfois à propos des personnes accompagnées. Écoutons-les : « Je sors avec deux fauteuils » (pour évoquer les personnes à mobilité réduite), les fauteuils sont-ils vides ? « Je suis en activité avec les autistes, les itep, les trisos… », ils n’ont pas de prénom ? « Je fais Jules », Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Ce n’est pas plutôt la toilette de Jules ? Des propos où se perd la singularité des personnes dans leur identité et leurs besoins.
Conclusion
De ce champ réflexif autour de l’accompagnement, on peut peut-être percevoir qu’il y a quelque chose de l’ordre de la restauration. Plus précisément, restaurer la parole de chaque sujet, transmettre les limites et accompagner à faire des choix : tout cela, ça surligne, ça dessine, ça fait choix, ça fait libre choix de la ligne d’horizon de tout accompagnateur. Cette position éclairée que Joseph Rouzel appelle une clinique force le travailleur social à tenir lui-même une place de sujet. Or, ce n’est certes pas ce que l’on demande aux accompagnateurs aujourd’hui. Ce que l’on demande, c’est de faire que les personnes rentrent dans des projets, des grilles et des prêts-à-penser comme des prêts-à-porter issus de la mode et de la loi de la consommation et du marché.
Comme le précise Jacques Stiker, nous avons entre nos mains quelque chose de la santé, de la vie, du bien-être de l’usager et tout cela dépend directement de nous, de nos paroles, de nos actes.


Bibliographie

H.-J. Stiker, Handicap et accompagnement, Paris, Dunod, 2014.
Témoignage d’Aurélia Delemarre, éducatrice en formation.
J. Rouzel, La supervision d’équipe, Paris, Dunod, 2007
H.-J. Stiker, op. cit.
Mis en ligne sur Cairn.info le 07/06/2016
https://doi.org/10.3917/vst.130.0101

Présentation des auteurs

Yannick Guillaume, formateur en travail social et superviseur d'équipes

Communication complète

Yannick Guillaume, formateur et superviseur.



Sur les chemins de la rencontre ….



Un jour un éducateur me dit : « Vous savez parfois je n’en peux plus… que dois-je faire quand François me hurle dessus ? Que se passe-t-il ? Je suis à bout .... »

Je suis formateur et superviseur auprès de travailleurs sociaux. J’explore, à chaque instant de mes rencontres avec ces professionnels, les questions cliniques de l’accompagnement sous différentes formes. Pendant plusieurs années au travers de mes rencontres dans différentes instances de supervision, de régulation d’équipe ou de formation, j’ai soulevé la question de la place que l’on occupe ou que l’on n’occupe pas dans la rencontre avec l’autre.

C’est ce que je vous propose aujourd’hui en m’appuyant sur la présentation d’une situation clinique et sur les interrogations suscitées. Parler de l’accompagnement, c’est défendre la qualité de nos outils d’intervention comme l’observation, l’écoute et la parole, le partage et l’analyse des situations éducatives pour lutter contre le burnout, la solitude au quotidien.

Dans le creuset de l’accompagnement des familles en difficulté se pose le compagnonnage dans le sens où « faire un bout de chemin ensemble » amène à nous interroger sur les valeurs nodales du travail social et des processus transférentiels sous tendant toute rencontre.



Parler de l’accompagnement c’est aussi s’interroger sur les défenses que tout un chacun peut mettre en place pour se protéger des angoisses que peuvent parfois susciter la relation.

Parler de l’accompagnement c’est aussi interroger les discours tenus parfois à propos des personnes accompagnées. Écoutons-les : « je sors avec deux fauteuils », (pour évoquer les personnes à mobilités réduites), les fauteuils sont-ils vides ?

« Je suis en activité avec les autistes, les ITEP, les trisos…. », Ils n’ont pas de prénom ? « Je fais Jules », Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

Ce n’est pas plutôt la toilette de Jules ?

Des propos où se perdent la singularité des personnes dans leur identité et de leurs besoins.



L’accompagnement

Etymologiquement, c’est : « celui qui mange son pain avec. »



Il fut une époque au temps de la construction des cathédrales, où l’instruction se faisait en marchant ; l’élève le premier avançait sur le chemin et le maître derrière suivait.

Il était conduit sur le chemin par l’apprenti. À l’auberge, sur une tranche de pain on plaçait un certain nombre d’aliments que l’on partageait le soir autour d’un feu en racontant des histoires, des histoires de transmission. Elles résonnaient alors non pas d’un savoir savant mais d’un savoir sur soi, un savoir qui ne s’apprend pas dans les livres mais par du vécu et de la rencontre. De ce fait partager le pain en voyageant, voilà ce qui a forgé l’appellation de « compagnon ».

Le terme « ACCOMPAGNEMENT » apparaît entre 1985 et 1995 surtout dans le milieu médical, mais aussi dans les associations luttant contre la précarité.

Depuis il n’a pas cessé de faire son chemin dans le vocabulaire des travailleurs sociaux.

Différents termes pour parler de l’accompagnement se superposent, s’entrechoquent et sont utilisés parfois de façon polyvalente même si leurs nuances en disent long sur leur signification. Leur moment d’apparition traduit des courants essentiels de la société et les problématiques de certaines époques, (prise en charge, intervention, assistance, aide, suivi…). Les mots que nous employons ne sont pas anodins ni neutres, ils reflètent bien les options et courants de pensée d’une époque donnée.

L’accompagnement aujourd’hui

Comme le précise Henri Jacques Sticker ; l’accompagnement apparait comme une notion qui se trouve saturée d’éthique : chacun reconnaît plus ou moins confusément qu’accompagner est ce qui est dû à l’autre, la relation qui s’établit n’est jamais égalitaire, l’autre apparait toujours par ses manques, ses insuffisances, ses limitations.



Soutenir une personne fragilisée éveille-t-il simultanément un sentiment de responsabilité ? Accompagner nous amène-t-il à repenser notre fonction ?



Cette question devient plus clinique quand une éducatrice avec qui je partage des bouts de quotidien en supervision m’en parlait ainsi :

« Nous sommes dans un bureau et un jeune que j’accompagne régulièrement dans des recherches et des demandes de stages à répétitions s’installe sur la chaise face à moi, il n’enlève pas son manteau, jette un œil sur le sac contenant les journaux et me regarde en souriant.

Et il dit : « C’est quoi ton truc ? ».

Elle demande simplement s’il souhaite s’abstenir des entretiens individuels « classiques », et qu’ils se penchent sur un temps de collage pour aujourd’hui. Elle me raconte que dans un premier temps, il rigole en se moquant de sa proposition mais il finit par lui dire « bah vas-y ! ». Elle ferme la porte du bureau, déballe tout le matériel, les journaux, les cartons de support, les ciseaux et la colle. Elle lui demande s’il ne voit pas d’inconvénient à ce qu’elle déplace sa chaise pour se mettre à côté de lui et à cet instant elle a ressenti en s’installant près de lui qu’il quittait l’atmosphère de confrontation qu’il pouvait y avoir lors des entretiens habituels. Il enlève son manteau, il empoigne les ciseaux et retourne tous les journaux à la recherche d’une image. Elle a fait en sorte d’avoir le matériel en double, elle lui demande si elle peut également faire un collage en même temps que lui dans le but de l’accompagner dans ce moment et avoir une fonction contenante dans cette action.

Pour précision, elle lui indique qu’elle n’a pas de rendez-vous après lui, qu’il peut prendre son temps pour créer son collage, elle lui précise qu’il n’y a pas de consignes précises et qu’il peut procéder comme il le souhaite. Il commence à découper une image et dit : « J’ai l’impression d’être en maternelle, tu sais j’aimais bien découper à l’école », et le voilà qui commence à évoquer ses souvenirs. Il raconte ses jeux avec ses copains, sa maîtresse qu’il n’aimait pas trop et puis son entrée en primaire où il a commencé à rencontrer des difficultés d’apprentissage. Il se souvient de devoir apprendre une poésie à la maison de manière à la réciter en classe le lendemain, mais il ne parvenait pas à la retenir.





Il dit « C’est dans ces moment-là que mon père m’enfermait dans la cabane au fond du jardin, il me laissait dans le noir avec une lampe torche. Je restais à l’intérieur le temps nécessaire jusqu’à temps que je sache ma poésie. Pour les tables de multiplications c’était la même chose, et quand je devais réciter devant mon père, à chaque erreur je prenais un coup de poing ou une brûlure de cigarette sur le bras ». Il la regarde droit dans les yeux, il est rouge, il pleure et suffoque. De son côté, elle a la gorge serrée, elle tente de ne pas perdre ses moyens, de rester disponible et à son écoute mais elle n’avait pas anticipé à quel point le cliquetis des ciseaux et le déchirement du papier allaient le plonger dans des souvenirs d’enfance douloureux. Elle lui demande ce qu’il souhaite faire, s’il décide de poursuivre ce collage, de le remettre à un autre moment ou d’en rester là.

Il lui dit qu’il souhaite continuer mais en reprenant la semaine prochaine uniquement.

Ils en restent là pour aujourd’hui, elle est un peu partagée à le laisser partir dans cet état, elle lui propose une dernière fois s’il souhaite échanger sur quoi que ce soit, il répond « Non, c’est bon, ça va aller, ne t’inquiète pas » Elle lui serre la main pour lui dire au revoir, lui souhaite une bonne soirée. Il la remercie pour cet après-midi.



Un peu plus tard dans l’entretien elle me dit qu’elle n’a pas compris ce qu’il remerciait sur le moment et qu’il lui a dit « Merci, car j’aimais bien découper à l’école et j’avais l’impression d’y être cet après-midi ».



Cette illustration clinique, donne un exemple de rencontre éducative avec un jeune reçu dans le cadre de son accompagnement.



On voit bien qu’au-delà de la demande manifeste, il y a une autre demande. Ce n’est pas toujours une demande effective comme une demande de stage qui est peut-être souhaitée par l’autre, ça peut être autre chose… Tout l’intérêt d’une écoute consiste justement à faire aboutir une demande " vraie " à travers la créativité en ce sens qu’elle s’étaye sur un désir et non sur un besoin.

Cette vignette clinique nous mobilise aussi sur une rencontre et la gestion d’un acte du quotidien : l’entretien. Elle nous permet de poser un regard attentif sur les émotions que l’autre fait naître en nous. Ces troubles nous renvoient à notre humanité, à nos propres incertitudes dans l’accompagnement de l’autre. Cette rencontre nous montre la subtilité de laisser aux personnes le temps de retrouver leurs marques.

Etre là, accueillir la parole est « une manière de recevoir quelqu’un ». Accueillir les personnes ne signifie pas seulement offrir des soins et des apprentissages satisfaisants.

Nous devons proposer une qualité d’accompagnement et d’empathie pour que malgré des situations parfois très difficiles qu’il ne s’agit pas de nier, la vie de cet autre suive la trajectoire d’un être humain avec ses désirs, ses peines, ses joies, et dispose de la plus grande autonomie possible pour permettre ses propres expérimentations verbales et une reconstruction identitaire. Comment expliquer que là, c’est un travail de haute qualité et que jamais statistiquement, on arrivera à ne le calculer ni à le mettre en case ou en grille.

Ce travail, on l’appelle le travail invisible.

Ce n’est pas une partie visible, palpable, mesurable quantifiable. A l’heure où les marchands de méthodologie vendent des protocoles d’intervention, il va falloir nous mobiliser.

L’être humain n’est pas une machine programmable.

Une des dérives c’est la bureaucratisation de la société qui accompagne ses formes de management du sujet en machine à exécuter, c’est le management à savoir que l’on va tout surveiller, organiser en programme, en grille.

« On m’a appris que l’enfant est un être en évolution, en devenir » me dit une éducatrice dans une séance de supervision « et aujourd’hui on me fait passer plus de temps avec des grilles qu’avec des enfants ».



Conclusion



De ce champ réflexif autour de l’accompagnement, on peut peut-être percevoir qu’il y a quelque chose de l’ordre de la restauration. Plus précisément restaurer la parole de chaque sujet, transmettre les limites et accompagner à faire des choix : tout cela ça surligne, ça dessine, ça fait choix, ça fait libre choix de la ligne d’horizon de tout accompagnateur.

Cette position éclairée que Joseph Rouzel appelle une clinique force le travailleur social à tenir lui-même une place de sujet. Or ce n’est certes pas ce que l’on demande aux accompagnateurs aujourd’hui. Ce que l’on demande, c’est de faire que les personnes rentrent dans des projets, des grilles et des prêts à penser comme des prêts à porter issus de la mode et de la loi de la consommation et du marché. Comme le précis Jacques Stiker nous avons entre nos mains quelque chose de la santé, de la vie, du bienêtre de l’usager et tout ça cela dépend directement de nous, de nos paroles, de nos actes.



Bibliographie

- Aicchorn August. Jeunes en souffrance, Nîmes, Editions du Champ Social, 2000.

- Deligny Fernand. Graine de crapule - Conseils aux éducateurs qui voudraient la cultiver, Éditions Victor Michon, 1945.

- Nuss Marcel. La présence de l’autre, Accompagner les personnes en situations de grandes dépendance, Paris, Dunod, 2014,

- Rouzel joseph. La Supervision d’équipe, Paris, Dunod, 2007.

- Henri, jacques Stiker. Handicap et Accompagnement, Paris, Dunod, 2009.

-Tosquelles François. Cours aux éducateurs, collections psychothérapie institutionnelle, Champ social, 2004.

- Winnicott D.W. Jouer .Proposition théorique, in Jeu et réalité, Gallimard, 1975.

Revues :

- Revue de l’ANECAMSP 1 er semestre 2006 n°24

Résumé en Anglais


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